Durant 4 ans, de 1975 à 1979, une poignée de fondus de rock, totalement amateurs mais tous érudits à leur façon et passionnés à donf’ décidaient
de lancer leur propre fanzine ( on disait fanzine à l’époque où les blogs n’existaient pas). Aventure palpitante qui leur permit rapidement de rencontrer les plus grandes stars du moment. Entre
analyses critiques et interviews, ces journalistes en herbe allèrent à la rencontre des voix du rock mais aussi des musiques dites tranverses de la musique
contemporaine: Kevin Ayers, Robert Wyatt, Philipp Glass, Steve Reich, Tom Waits, Brian Eno, Robert Fripp, Henri Crow, Magma, Suicide, Kraftwerk, Tim Buckley, Nick Drake et tant
d’autres , passèrent au crible de ces jeunes critiques en herbe.
Sous la houlette de Gerard Nguyen, cette sélection, d’articles parue chez le petit éditeur Camion Blanc permet de retrouver quelques
papiers de cette époque auxquels on pardonnera parfois la naïveté du style, et l’écriture assez pauvre qui a obligé pour cette réédition Nguyen a retravailler légèrement les
textes tout en conservant leur fraîcheur d’origine.
Les amateurs de jazz trouveront aussi au travers de ces portraits et analyses, le liens entre le rock et le jazz qui ne cessaient de se tisser
durant cette période prolifique comme en témoigne le regard porté par Robert Wyatt sur son travail avec Carla Bley.
Certains seront un peu perdus par les propos un peu hallucinés de Robert Fripp, passionnés par ceux de Robert Wyatt justement ( fausse-vraie
interview) ou encore par l’engagement intègre d’un Christian Vander et d’un Klaus Blasquiz . Tous y retrouveront en tous cas le témoignage de cet âge d’or avec un brin de
nostalgie.
Je sais bien que je devrais m’abstenir de citer Richard Galliano dans
cet éditorial de rentrée. Je risque encore d'avoir des problèmes avec les édiles du jazz. Pas d’attaques nominatives et comme le rappelait récemment Philippe Val à Stéphane Guillon qui s’en
prenait à Eric Besson avant que l’humoriste ne prenne la porte des studios de France Inter, pas d’attaques sur le physique. Et donc, non je ne dirais rien sur la musique de Richard
Galliano.
En plus, même si je le voulais ( et je ne le veux pas) j’aurais beaucoup de mal à attaquer de front la musique de
l’accordéoniste. Car il faut bien reconnaître que ce quinqua boulimique qui multiplie des projets et les rencontres brillantes avec les plus grands jazzmen et les plus grands compositeurs,
phagocyte les festivals et inonde le marché du disque avec une production plus que prolifique, fait partie de ceux qui ont écrit depuis plusieurs années parmi les plus belles histoires du jazz en
France.
La question de sa légitimité ne se pose donc évidemment pas.
Mais pour autant ce statut privilégié s’il en est (j’aurais voulu écrire statue), permet-il à cet illustre, à ce monument, à ce
consensuel du jazz de porter un jugement docte et sans appel sur la musique qui n’est pas la sienne, à l’heure où il est si difficile pour de jeunes musiciens d’avancer avec intégrité et de vivre
de leur musique. Et surtout quelle serait cette sorte de légitimité si celle-ci lui permettait de balancer aux lecteurs de la Dépêche du Midi quelques « vérités » sans être le moins du
monde obligé de les justifier un seul instant.
Citation :
« Marsalis, c'est toujours structuré, ça tombe jamais dans le free, c'est très honnête. Une rythmique magnifique.
Avec Paco de Lucia, c'est la même chose. (…) Je dis toujours que la musique doit aller avec la danse. On doit donner envie de danser. Le bal est aussi important que le conservatoire. Je ne suis
pas un ayatollah, mais j'ai écouté Emile Parisien sur la place, qui singe un peu John Zorn et Michel Portal. C'est leur histoire, mais ce que j'ai entendu, c'était un peu de la musique inutile,
et j'ai peur qu'ils aillent dans le mur avec çà. La révolution doit être porteuse de message, là c'est une révolution dans le vide. C'est pas parce que l'on joue quelque chose de moderne que l'on
doit se couper du passé. »
Mais il y a derrière les propos de l’accordéoniste une notion qui mériterait de sa part quelques éclaircissements tant nous
avouons êtres un peu perdus: il s’agit de la notion de musique « utile ». Car là j’avoue, je pige pas. Zero. Le voile blanc. No comprendo. Si M’sieur Galliano ou tout autre lecteur
d’ailleurs pouvait éclairer notre lanterne ce serait fort aimable.
Car faut-il penser, en filigrane que ce jazz utile serait celui si consensuel qui remplit les salles ? Serait-ce celui qui
vend des disques ? Celui qui fait danser ? Cela voudrait-il dire qu’il y a une finalité sans laquelle la vacuité de l’art serait non signifiant voire insignifiant ? Quand au
message que la musique véhicule, quelle devrait en être la teneur pour trouver grâve aux yeux de l’accordéoniste.
Et si la musique s’achève pour celui qui l’écoute par une forme d’interrogation, cela la rend elle moins utile qu’une musique
disons, plus prévisible.
Admettons alors que Richard Galliano se soit un peu gonflé d’orgueil devant les journalistes. Qu’il se soit senti, dans son
jardin de Marciac et avec la position magistrale qui lui était réservée sur cette édition, obligé de remettre à l’heure des pendules qui tournent de toute façon sans lui.
Admettons et écoutons la belle musique de Galliano et d’Emile Parisien. Chacun a tant de choses à dire à travers sa propre
musique que nous pouvons toujours rêver les voir bientôt réunis sur scène. Du passé de l’un et de l’avenir de l’autre peut naître l’inutilité essentielle de la musique.
Norma Winstone (vc), Glauco Weiner (p), Klaus Gesing (clb, ss)
SORTIE LE 30 AOUT 2010
Il y a avec
Norma Winstone cette poétique, cet art de la littérature chantée qui vient de la profondeur qu’elle parvient à donner aux textes et qui fait d’elle, bien plus qu’une chanteuse de jazz, une
musicienne de la parole. Avec le pianiste Glauco Weiner et le sublime clarinettiste Klaus Gesing, la chanteuse anglaise forme le plus magnifique des trios de « story tellers ».
Ces trois-là, se sont rencontré il y a déjà 10 ans ont enregistré leur premier album (Chamber Music) en 2002. Mais on surtout
encore en mémoire le précédent album « Distances » paru en 2008 chez ECM et qui avait été encensé par la critique (Prix de l’Académie du Jazz, nomination aux Grammy
Awards). Ici, ils viennent prolonger le conte, raconter la suite de ces histoires tout à tours charmantes ou émouvantes. Un peu comme s’ils nous invitaient à revenir dans l’intimité de leur
cottage anglais à l’heure du soleil couchant.
On connaît à peu près tout de ces histoires, comme si on les avait déjà entendus maintes fois. Elles parlent de l’amour, elles
parlent de l’absence, elles parlent de la vie, chantent des comptines pour enfants ou reprennent quelques ballades traditionnelles. Mais elles nous captivent toujours. Comme le merveilleux parle
à l’âme. Norma Winstone a cette gravité flottante qui véhicule une émotion un peu mélancolique et suave que seuls quelques chanteurs possèdent. Marianne Faithfull a cela. On pense aussi à Léonard
Cohen. On pense à Suzanne Abbuehl ou à Thierry Péala. Ces chanteurs qui se situent entre le ciel nuageux et les racines de la terre. Dans ces flottements de la voix, dans cette évanescence entre
histoire réelle et souvenirs flous, Norma Winstone chante la mélopée avec l’air et le velours et la sagesse des conteurs qui ont trouvé une sorte d’indicible secret.
Les trois musiciens, qui par ailleurs composent ensemble sur plusieurs titres, atteignent la perfection de l’intime et
exaltent la musicalité de ces histoires, sorties de leur écrin sublime. Klaus Gesing que l’on avait entendu dans le dernier album d’Anouar Brahem (The Astouding eyes of Rita – ECM 2010) y
est ici absolument exceptionnel. Dans sa façon d’accompagner et de se glisser dans la voix de Norma Winstone. Dans son art du crescendo. Dans la force qu'il donne à l’expression Winstonnienne.
Dans cet Among the clouds rempli de complicité entre les deux ou encore dans cette sublime introduction sur Ballo Furlano. Klaus Gesing avec une pureté cristalline du son dessine autour de la
voix flottante de Norma Winstone de somptueuses arabesques. Et entre Klaus Gesing et Norma Winstone, le pianiste italien Glauco Venier magnifie l’histoire et ponctue chaque phrase de
la chanteuse, lui donne souffle de vie et cœur battant.
François Couturier (p), François Mechali(cb), François Laizeau (dm)
C’est un des « choc » de cette rentrée. La plongée dans l’album de ce trio composé du pianiste François Couturier, du contrebassiste François
Mechali et du batteur François Laizeau révèle à la fois un trio rare mais aussi un superbe projet dont la charge émotionnelle ne faiblit pas un seul instant de la première à la dernière
note. Il y a donc choc sur la forme mais aussi choc sur le fond. Choc sur le verbe et sur la phrase. Choc sur le « dit » et le « dire ».
Car ce qu’ils nous proposent ici c’est la découverte (pour certains) ou la redécouverte (pour d’autres) de
l’œuvre d’un compositeur relativement méconnu et pourtant essentiel du XXème siècle, Frederico Mompou [1893-1987], auteur entre autres des Musica Callada et des
Cancions y Danses. Ceux qui ont en tête les belles versions des Cancions données par le pianiste espagnol Jordi Maso pour le label Naxos comprendront l’évidence de cette matière
précieuse, formidable matériau pour faire vivre un trio de jazz sur la base des mélodies sublimes créées par le compositeur catalan. On sait combien les jazzmen se sont inspiré de
Debussy ou de Ravel. Il est évident qu’un compositeur comme Mompou leur offre la même liberté d’appropriation par de structure même de sa musique. A l’instar de Darius Milhaud, il y a en effet
chez le compositeur espagnol quelque chose d’une évidente simplicité mélodique, entre accords majeurs et mineurs, résonance des harmoniques, espaces silencieux d’une musique légèrement
égrenée, presque contée à la manière des berceuses douces ou au contraire d’une profondeur presque mystique. Ce qui rend la musique de Frédrico Mompou unique et terriblement émouvante. Et
ce qui, à l’inverse l’oppose à une certaine école classique plus prompte à suivre les voies du dodécaphonisme cher à Arnold Schoenberg que celles des mélodies juste simples et belles de
Chopin, de Satie ou de Frederico Mompou.
Dès l’ouverture de l’album l’introduction en forme de délimitation de l’espace musical permet
ainsi au trio de prendre ses marques, de définir l’aire de jeu pour rendre finalement le trio vibrant, frémissant dans toute sa plénitude. L’imbrication des thèmes composés par le trio plus
axés sur la pure improvisation jazz et des thèmes de Mompou se fait naturellement, comme le prolongement du geste. Le continuel retour continuel aux Musica Callada et aux Cancions comme un fil
conducteur de l’album apparaît comme la mise en évidence de l’extrême beauté des formes simples des mélodies de Mompou et agit comme un véritable révélateur mettant en lumière
leur poésie poignante, presque enfantine. La musique de trio est alors la continuation des espaces crées par celle du Catalan, la prolonge et en révèle la dramaturgie peut
être poignante.
Et pour que le miracle se produise il fallait un trio vivant pleinement cette musique. Un trio fusionnel et cohérent. Couturier/Mechali/Laizeau
c’est alors une autre évidence. Les trois hommes se connaissent parfaitement. Couturier et Laizeau parce que jadis associés dans Blackmoon. Couturier et Mechali parce qu’ils ont eu aussi
l’occasion de travailler plusieurs fois ensemble ( associés notamment dans
l’album Archipel paru en 1995). Mais surtout c’est la réunion de trois immenses talents. La mise en commun d’une science et d’une
passion vibrante. Couturier, maître dans l’improvisation c’est l’alliance du grave et du léger, un dénicheur d’espaces harmoniques sublimes. Mechali est assurément l’un des nos
très grands contrebassiste. Jadis associé à Braxton, Mechali impose ici un jeu d’une force magnifique, portant la structure sur ses larges épaules, lui donnant à la fois vie et âme.
Jamais tout à fait derrière il s’offre par ailleurs quelques solis de pure beauté. Et enfin François Laizeau, indispensable c’est le relief et la couleur de la pièce dont il dessine
patiemment et savamment les contours. A la fois coloriste et polyrythmicien toujours inspiré. Le souffle du trio.
De cet alliage là naît une musique juste belle. D’une beauté rare.
Musique très écrite, (trop bien peut être) sans pour être autant novatrice, agrémentée de solis brillants (trop aussi?), le Matthew Herbert Big band étonne autant par sa musique
que par la mise en scène. Humour décalé oblige, l'anglais Herbert prend un malin plaisir à destructurer, saboter la musique parfaitement exécutée de son big band.
Par exemple, tous les musiciens du big band s'emparent d'un exemplaire du figaro du jour et le chiffonnent, le lisent à l'envers (vous savez... lire le français chez les anglais, c'est un peu
comme parler l'anglais chez les français. Comme disait John lennon: "le rock français, c'est comme le vin anglais"; 1 partout quoi).
Puis, ils le découpent en morceaux, lancent des pages en lambeaux et s'esclaffent. Herbert ne joue d'aucun instrument connu. Son travail consiste à enregistrer à la volée ce que joue son band et
colle par dessus des samples bruitistes ou rythmiques drum'n"bass. festif et jubilatoire, Herbert est dans la provoc' avec l'aide de sa chanteuse d'origine africaine qui se fout du protocole
broadway, très anglais pour le coup, et de l'ambiance latine désuète que cherche par moments à nous faire goûter le band.
L'improvisation du big band réside dans le travail de traficotage exécuté par Herbert: sons décomposés, voix démultipliées, trombones éléphantesques, extraits de sax et trip-hop. Mise à part la
musique, amusante avec cette déstructuration parfois déroutante, c'est le message. Sur une ballade mélancolique et émouvante, Herbert ajoute un bip, répété de manière continue, qui devient
obsédant et anxiogène puisque chacun de ces bips représente 100 personnes mortes en Irak entre 2003 et 2006. Le morceau dure près de dix minutes et on pourrait laisser ce bip encore 10 minutes,
dixit le traficoteur en chef. D'autres messages sont aussi lancés un peu comme une bouteille à la mer, car on a du mal à les décrypter alors que les inteprétations restent nombreuses: les
musiciens mettent un sac sur la tête et ... puis c'est tout.
Le concert de Dhafer Youssef avec Tigran Hamasyan et Marc Giulliani a bénéficié d'un son totalement exceptionnel dans le Théatre municipal de
Coutances pour une musique décevante. Coup de coeur du festival, c'est un peu pour cela que nous sommes allés voir ce trio qui "envoie". Mais la beauté attendue s'est fait discrète et se noie
dans la performance absolue, certes enthousiasmante pour le public, des trois artistes qui s'oublient un peu. Le hic!
Entouré, entre autres, de Thomas Savy (cl) et Raphaël Imbert (sax), le trompettiste propose une suite intitulée "E.C.H.O.E.S.". Si la géométrie du groupe de
Leloil est fixe, sa musique est à dimensions variables. En effet, et c'est bien là l'intérêt principal de cette oeuvre, la suite qui dure un peu plus d'une heure permet de part sa structure une
densité évolutive, des soli guidés par l'humeur des interprètes, une musique changeante qui vit au fur et à mesure des interprétations. C'est peut être là la révolution du jazz de demain qui
satisfera la nécessité excessive des programmations qui se doivent d'être innovantes et créatives en permanence. Avec Leloil, vous avez toujours le même groupe, le même projet mais pas la même
musique.
Une découverte qui n'en est pas une: le trio d'Emmanuel Bex qui rappelle le trio BFG avec Simon Goubert et Glenn Ferris au trombone. Ferris a
laissé place au saxophoniste italien Franceso Bearzatti, très expansif, autour d'un Bex très en forme sur le plan musical avec le sourire aux lèvres. La musique était simple,
sans fioritures, avec l'envie de donner le meilleur des compositions de Bex et de procurer un véritable plaisir du son.
Fidèle à son humeur sympathique et au fort succès de sa musique métissée et intelligente, Denis Colin et ses Arpenteurs ont donné un concert au plaisir manifeste qui a enchanté
son public. Un grand moment de musique et un très beau souvenir.
Ce trompettiste, qu'on a vu au North Sea Jazz festival en juillet dernier, est doué.
Que ce soit avec son trio (tp, cl, acc) ou avec ce quartet, il offre des prestations musicales aux ambiances variées et aux formats inhabituels. Ce soià là au Magc Mirror de Coutances, salle
nomade, il explore les trèfonds de notre âme groove et électro. Sa musique voyage au plus profond de nos sensations,: groove inexploré, sonorités cachés, résonance transcendée. Sa trompette
trafiquée se mélange aux claviers électrisés et légèrement électro, aux rythmiques jungle.
Tout se mélange et se confond pour prendre la forme d'un bonbon qui explose en bouche.
Un moment superbe de musique inspirée qui vous reste en mémoire longtemps.
Pour conclure sur cette édition 2010 du festival de Coutances, dont nous présentons qu'un petit florilège, il nous est apparu une programmation variée et malicieuse alternant grosses formations,
soli (Malouf, Thuillier, Llado), petites formations aux ambiances firieusement opposes. Pour finir dans une ambiance de fous avec l'acid-jazz de l'excellent groupe de James
Morton à la Cave des Unelles. Mortel!