Les Dernières Nouvelles du Jazz
Les Dernières Nouvelles du Jazz
Gérard Nguyen
Ed.Camion Blanc 551p, 32 euors
Durant 4 ans, de 1975 à 1979, une poignée de fondus de rock, totalement amateurs mais tous érudits à leur façon et passionnés à donf’ décidaient de lancer leur propre fanzine ( on disait fanzine à l’époque où les blogs n’existaient pas). Aventure palpitante qui leur permit rapidement de rencontrer les plus grandes stars du moment. Entre analyses critiques et interviews, ces journalistes en herbe allèrent à la rencontre des voix du rock mais aussi des musiques dites tranverses de la musique contemporaine: Kevin Ayers, Robert Wyatt, Philipp Glass, Steve Reich, Tom Waits, Brian Eno, Robert Fripp, Henri Crow, Magma, Suicide, Kraftwerk, Tim Buckley, Nick Drake et tant d’autres , passèrent au crible de ces jeunes critiques en herbe.
Sous la houlette de Gerard Nguyen, cette sélection, d’articles parue chez le petit éditeur Camion Blanc permet de retrouver quelques papiers de cette époque auxquels on pardonnera parfois la naïveté du style, et l’écriture assez pauvre qui a obligé pour cette réédition Nguyen a retravailler légèrement les textes tout en conservant leur fraîcheur d’origine.
Les amateurs de jazz trouveront aussi au travers de ces portraits et analyses, le liens entre le rock et le jazz qui ne cessaient de se tisser durant cette période prolifique comme en témoigne le regard porté par Robert Wyatt sur son travail avec Carla Bley.
Certains seront un peu perdus par les propos un peu hallucinés de Robert Fripp, passionnés par ceux de Robert Wyatt justement ( fausse-vraie interview) ou encore par l’engagement intègre d’un Christian Vander et d’un Klaus Blasquiz . Tous y retrouveront en tous cas le témoignage de cet âge d’or avec un brin de nostalgie.
Un judicieux travail de compilation.
Le mot et le reste
2009
Hard ou Heavy rock ? Vous donnez votre langue au chat? Il n’y a pas que AC/DC, Metallica, Iron Maiden, Mega Death, Deep Purple, Led Zep, Scorpions…
Vous saurez tout justement sur ce sujet en lisant le livre de deux passionnés, éminents spécialistes
qui rendent intelligible cette musique pleine « de bruit et de fureur » dans le contexte
d’une époque fantastiquement énergique qui avait une « soif (inextinguible) de décibels ». (1)
La «décade prodigieuse» (1966 à 1978) est l’objet d’étude de ce premier tome, intitulé « Sonic attack». Pendant ces années culte qui précédèrent l’arrivée du Punk, fleurirent d’innombrables groupes de rock qu’on eut vite fait de diviser en des « ramifications tribalo-claniques », une jungle de genres et de sous-genres où l’amateur, même un peu «éclairé», perd son latin. D’autant que les fans et journalistes de la presse spécialisée n’ont pas toujours contribué à défricher ces sentiers touffus et très fréquentés. Les éclaircissements de la préface (parfaite), comme souvent les introductions des bouquins des éditions LE MOT ET LE RESTE, remettent les idées en place : on découvre avec stupeur que certains de nos groupes chéris font partie du « heavy metal ». A moins que ce ne soit du « hard rock » ? Comment s’y retrouver ? (1) Car les fondateurs du hard rock ne se résument pas aux seuls Led Zep et Deep Purple que tout un chacun connaît à présent, avec les (souvent) dérisoires tentatives de reformation récentes –avec ce qu’il reste des musiciens « originaux ». Aujourd’hui les jeunes générations adoptent un grand ancien en général, pas plus, loin de la relation fusionnelle de l’époque, où chaque groupe restait proche de son public.
Avec une présentation toujours aussi claire, simple et néanmoins précise, les auteurs ont constitué une anthologie en 101 albums de Hard‘N’Heavy music, justifiant leurs choix par leurs commentaires affûtés. En feuilletant cette bible, on retrouve des noms familiers (tant mieux), des univers inoubliables avec des albums emblématiques comme le « métallique » Jeff Beck Ola-Beck avec la pochette inspirée de Magritte, l’intense live The Who at Leeds, le grand-guignolesque Killer d’Alice Cooper, l’éruptif Disraeli Gears des Cream. Quel régal,on plonge dans un bain nostalgique en lisant
la chronique de chaque album. Mais même si vous avez quelques bases, car vous avez aimé The Who, Cream, Aerosmith, Jeff Beck, Alice Cooper, Lynyrd Skynyrd, Iron Butterfly (le In-a-gadda-da-vida de toute une génération ), Iggy Pop and the Stooges, Johnny Winter, Ten years after, Hot Tuna, Robin Trower (parti du suave Procol Harum), vous n’avez pas toujours idée de la production pharaonique et de l’inventivité débridée de cette décennie.
Si Led Zeppelin est un monument ayant rapidement conquis ses lettres de noblesse, dès le volume II du « brown bomber », en 1969, existaient d’autres formations plus éphémères mais tout aussi excitantes : plus pop, psychédéliques, brassant les influences les plus diverses et des univers allant des « marvels » à la S.F comme Hawkwind, Pink fairies, Budgies, Thin Lizzy ou Captain Beyond.
Le rock a sa place à présent dans le panthéon des musiques reconnues « sérieuses », il s’est institutionnalisé, a gagné en respectabilité sauf pour les extrêmes, considérés avec dédain par les «ayatollahs» encore trop nombreux dans cette musique. Certes, les avant-gardes actuelles aident à ouvrir des voies, à se frayer un passage sur un chemin pourtant balisé d’ornières : un Mike Patton avec son Mr Bungle, le très recherché John Zorn -il se produit à Marciac, c’estdire- Sonic Youth se revendiquent de cette mouvance ou du moins y vont puiser des sources d’inspiration..
Voilà le livre qui aidera à se constituer une discothèque idéale quand on est un brin collectionneur et que l’on ne se veut pas sectaire. C’est toujours une mission impossible que de sélectionner des albums: il faut en enlever de sa liste, pécher par omission, ce que l’on finira par vous reprocher forcément. Cet ouvrage est plus que nécessaire pour comprendre autrement ces mouvements musicaux souvent dédaignés, reconstituer certains liens, faire que les marges rejoignent aussi leur centre.
Ajoutons que la bibliographie est soignée, et que la liste d’addenda à écouter, en plus des albums retenus, mérite d’être examinée. Le MOT ET LE RESTE constitue aujourd’hui une référence des plus sérieuses avec un catalogue passionnant pour amateurs de musiques libres et décomplexées.
(1 ) Certains font démarrer le hard rock avec Led Zep et le heavy metal avec Black Sabbath , deux courants prallèles nés du blues rock
(2 ) Les Who se voulaient le groupe le plus assourdissant de l‘époque, rivalisèrent avec Jimi Hendrix et ses murs d’ampli Marshall à Monterey
Sophie Chambon
Le langage du blues du jazz et du rap »
Dictionnaire anthologique & encyclopédique
« Des mots pour aimer la musique » annonçait Alain Rey dans la préface d’un précédent ouvrage des éditions Outre Mesure (1). Des mots pour la comprendre également. La musique s’écoute mais pour que nous la percevions mieux, à défaut de la « saisir » un jour dans toute son essence, pour qu’elle parle, il faut en connaître sa langue . Or, la compréhension de langue anglaise, essentielle dans toutes ces musiques (blues, jazz, rap), s’avère souvent délicate, voire impossible, pour tout lecteur-auditeur français. Ce Dictionnaire anthologique et encyclopédique est un formidable outil pédagogique qui passionnera les linguistes confirmés, les anglicistes convaincus, car combien de
spécialistes se sont penchés sur l’opulent lexique du blues, du jazz, du rap, du riff au rap? Il est pourtant indispensable de connaître ce copieux vocabulaire de mots et d’expressions anglais que les Noirs se sont appropriés depuis la fin du XIXème siècle, d’autant que leur parole était condamnée à la clandestinité.
Avec son appareil éditorial impeccable (qui manque souvent cruellement à la plupart des publications actuelles sur le jazz ), les Editions Outre mesure ont encore frappé juste et fort. Claude Fabre continue inlassablement à diffuser une culture, pas vraiment «mainstream», s’entourant d’auteurs érudits,compétents, passionnés et exigeants qui ne laissent rien au hasard. Inutile donc de chercher l’erreur dans le travail de Jean Pierre Levet, cette nouvelle édition revue, augmentée de Talkin’ that talk. Voilà une somme de références, à plus forte raison dans le «mundillo» du jazz, un livre qui méritait le prix Charles Delaunay de l’Académie du jazz
lors de sa première édition.
Souvent on ne perçoit dans les textes de chansons que des bribes, des mots justement qui perdent sens et saveur si on ne peut les replacer dans leur contexte historique, linguistique, politique, socio-économique, sans compter les savoureuses allusions, si fréquentes, au sexe. (2) Au fil de l’alphabet, le lecteur se balade dans ces pages, découvrant ainsi des horizons insoupçonnés. Comme dans tout dictionnaire, le lecteur s’amuse à rebondir dans ce labyrinthe de possibles, sans en épuiser jamais tout à fait le (s) sens : c’est un lieu d’ouvertures, de passages, d’euphories, d’admirations où allusions et grilles peuvent enfin être décodées.
Ainsi, toutes les approches sont permises : ce dictionnaire qui n’est ni étymologique, ni argotique, peut se consulter studieusement, ou se lire, page après page, comme une histoire dont on suit avidement l’intrigue. C’est le viatique parfait pour défricher les terres encore insoupçonnées du jazz, du blues et du rap. Absolument nécessaire !
Sophie Chambon
(1) Le Dictionnaire des Mots de la musique, Jacques Siron
(2) On se plaît d’ailleurs à rêver à de telles études en français sur le vocabulaire argotique,
si imagé et connoté, des chansons de Frank Zappa.
PS : La préface d’Alain GERBER est impeccable. Avec son talent d’analyse, il a su trouver les mots
qui donnent envie de découvrir cet ouvrage.
Frédéric MARTEL
Flammarion, 460p., 22,50euros
Quel est l’état de la culture et de la diffusion des contenus dans le Monde et quels sont les
modèles dominants ? quel est l’avenir de ces modèles dans un monde global où les flux circulent plus facilement et où internet bouleverse la donne, voilà le constat que Frédéric Martel
ambitionne de réaliser au travers de cette magistrale enquête qui a mené le journaliste aux quatre coins du monde à la rencontre de tous les grands décideurs en matière de culture. 30 pays
visités et plus de 1200 personnes interviewées dans le monde !
A priori, rien de très nouveau dans cette étude. Le constat de départ est sans appel en tout cas dans sa présentation un peu tronquée des chiffres : les Etats-Unis diffusent 50% du contenu culturel dans le monde avec une balance commerciale très largement excédentaire. Rien de très nouveau sous le soleil pourrait-on dire. La Culture mainstream vient de là-bas c’est toujours une évidence incontournable et se diffuse dans le monde entier grâce au savoir faire des américains, à leur puissance financière mais aussi à la maîtrise impressionnante de tous le processus « créatif » qui ne peut se résumer aux seuls blockbusters et autre produits hypermarkétés. Les studios d’Hollywood continuent d’inonder le monde avec des films à la stratégie marketing de supermarché mais les « agences de talent » où se font désormais les contenus de demain ouvrent la voie à des processus créatifs plus audacieux et laissent libre cours à un grand nombre de producteurs et d’artistes indépendants. Tout l’art du savoir faire américain est ainsi de pouvoir rendre à peu près tout mainstream.
Mais Frédéric Martel, qui nous avait livré une intéressante étude sur la culture en Amérique (« de la culture en Amérique » - Gallimard, dont « Mainstream » reprend une grande partie de l’analyse), nous montre surtout un monde culturel bien plus complexe qu’il n’y paraît.
Lire la suite : MAINSTREAM, enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde
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