Les Dernières Nouvelles du Jazz
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Pierre de Bethmann (fender rhodes), Stéphane Guillaume (as), David El-Malek (ts), Jeanne Added (voc), Michaël Febelbaum (g), Vinent Artaud (cb), Franck Agulhon (dr). Plus Loin Music 2009.
A une époque où les fondamentaux du jazz se trouvent souvent dilués dans une prétendue exigence d’originalité vantée à coups d’achats d’espaces promotionnels, cet album-ci se distingue d’emblée, à parts égales, par son groove et son ambition orchestrale. De fait, trois composants indissociables marquent l’entreprise de Pierre de Bethmann : le premier est sans conteste le talent de compositeur du leader : art mélodique certes mais surtout aptitude à déployer les thèmes en des procédés toujours suprêmement justes d’amplification, de boucle et de contrepoint, d’intensification du propos, de récurrence (« Décalé », « Toutes Ces Choses », « Demens Sapiens »). Le second facteur de succès est le choix d’une texture totalement inédite (rhodes / voix / guitare / saxes) et concrétisée par une cohésion impressionnante (« Ailleurs Parfois », « Bat’carré ») si l’on veut bien considérer que la voix de Jeanne Added est utilisée pour exposer, souligner ou se fondre et non pour (classiquement) se détacher et scatter. Enfin, relevons le traitement du rhodes, maîtrisé en toutes ses potentialités, des plus usuelles (suavité sensuelle en mezzo voce) aux plus actuelles voire déroutantes (saturation, acidité du sound) et qui dépassent, compte tenu de ce qui précède, l’art simplement hancockien de l’instrument, contrairement à ce qu’ont pu dire quelques commentateurs empressés. De tout cela, on aura une illustration frappante avec l’entrée de « Si ». Faisant exploser le couple thème / chorus dans une esthétique post-shorterienne bien comprise, le répertoire ménage constamment des plages arrangées et riffées avec virtuosité qui trouvent un équilibre miraculé entre une architecture savante et une jubilation d’expression et d’exécution totalement assumée. En outre, loin de paraître entravés par ce tissage de lignes et de voix, les solistes s’expriment avec une classe infaillible. Guidés par la paire rythmique Vincent Artaud / Franck Agulhon, aiguillonnés par le drumming diaboliquement inventif de ce dernier (du jeu alterné toms / cymbales sur « Toutes Ces Choses » à sa maestria sur « Vouloir, Tout Est Là »), ils trouvent ici, dans de larges interstices, les écrins les plus soyeux qui soient : de Michaël Feberbaum, en terrain familier et qui irrigue l’ensemble de son jeu subtil à David El-Malek, généreux, conquérant, impérial, bien plus convaincant que sur certains de ses récents albums personnels et Stéphane Guillaume, totalement investi. Une telle qualité de lyrisme et d’emportement, portée par une ambition formelle aussi convaincante, est devenue chose rare. Saluons-la comme telle soit, sans détours : une totale et jouissive réussite !
Stéphane Carini.