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Jeudi 28 juin 2012 4 28 /06 /Juin /2012 20:16

Philippe-le-Baraillec---Involved--cover.jpg Outnote records/ Outhere

 

Avec Ichiro Onoe, Mauro Gargano et Chris Cheek

 

On commence à connaître dans le petit monde du jazz ce pianiste secret, introverti et impliqué  (c’est le sens du titre  « Involved ») qui n’a réalisé  en cette période de production pléthorique et frénétique, que trois albums. Mais quels albums, Echoes from my Room  chez Owl , (devenu introuvable),  Invisible Wound sur le label Ajmiseries –c’est là que je l’ai découvert et chroniqué pour les DNJ- et enfin ce passionnnant   Involved  sur le label de Jean Jacques  Pussiau,  Outnote records.

Philippe Le Baraillec  est d’abord enseignant à la Bill Evans Academy aux côtés de Bruno Angelini, ce qui souligne certains  liens entre musiciens, une véritable fraternité dans la musique.  Il garde l’extraordinaire paire rythmique  de son trio d’Invisible Wound.  Comment se séparerait-on d’Ichiro Onoe et Mauro Gargano,  un duo ardemment présent et qui n’en fait jamais trop cependant ? Ces trois-là semblent toujours avoir le même plaisir à se retrouver, à partager une complicité originale et exigeante. Chaque nouvel échange complète le tableau de leurs variations en série.  Un groove subtil, éminemment jazz. Qu’il est bon de ne pas jouer la confusion dans cette période trouble : dans leur musique, on entend, sans équivoque, du jazz. Sensible à cet idiome qu’il aime et sert avec ferveur, Philippe Le Baraillec a constitué un quartet original et très sensuel, pour ne pas dire romantique : l’arrivée du saxophoniste  ténor Chris Cheek renforce pertinemment  la formation, faisant résonner l’ensemble avec encore plus de fluidité et de cohérence : chanteurs  à leur manière, ses complices suivent la finesse de son jeu lyrique et retenu à la fois, comme dans ce délicat « Iceberg » ou l’autre ballade inaugurale « 10th of september ». Citons Christian Béthune qui souligne que l’imagination de l’auditeur devient alors indispensable pour assumer la part du rêve embusquée derrière chaque note par quelque somnambule (« Nightwalkers »). On ne saurait mieux dire. C’est une musique de l’intime qu’il nous faut apprivoiser, car cette apparente clarté, cette lisibilité ne se révèlent  qu’au prix d’un réel effort d’appropriation.

S‘est on installé dans ce climat serein, intemporel mais vibrant (« War Photographer »)?   L’album se referme sur une version élaborée de  « Saint Thomas », le thème archi connu de Sonny Rollins, transformé en un arrangement plus doux, calmement joyeux, qui suspend provisoirement l’histoire, un répit très maîtrisé par la paire rythmique qui fait merveille . Le pianiste, passeur de cette histoire aborde le terme de ce voyage sur ce rythme  léger et subtil. Accessible, émouvant, passionné, il sait convaincre, sans intellectualisme forcé, mais avec une singulière acuité, et un sens poétique évident, et s’inscrit ainsi, assurément, dans  la lignée des très grands.


NB : Dans ses excellents commentaires, Christian Béthune, philosophe de formation, revient à juste titre sur la polysémie du mot «Involved» et les trois dimensions entrelacées dans la musique du pianiste, auteur de toutes les compositions hormis la dernière. Philippe Le Baraillec est en effet engagé dans son travail de musicien, avec une ferme adhésion à une philosophie de vie à laquelle il tient et croit. On peut aussi lire à ce sujet ce que le pianiste écrit de son seul solo, «La toupie», fable hassidique. La musique nous parle sans rien dire. Mais sommes nous  toujours à même de saisir cet implicite ?

Pierre de Choqueuse, l’autre contributeur des « liner notes », évoque deux disques qui se trouvent être également (est-ce un hasard ? ) des souvenirs  tendres et des références familières . Le Baraillec a aimé et découvert Bill  Evans pour ce disque Verve de 1967 « California here I come » plutôt oublié dans les discographies du pianiste, avec Philly Joe Jones et Eddie Gomez. Quant à Chris Cheek qui partage admirablement ce rêve de musique, il cite l’album Blues cruise  ( Fresh Sound New Talent avec le trio de Brad Mehldau), dont j’aime tout particulièrement la version de « Song of India », un grand hit du big band de Tommy Dorsey.  Elle est peut être là, la filiation, dans cet enracinement dans l’histoire et les générations de jazzmen qui ont précédé. Le pouvoir de la « transmission » pour se servir d’un mot que beaucoup utilisent aujourd’hui.

Sophie Chambon

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