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24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 22:07

ECM 2012

Keith Jarrett (p, perc), Jan Garbarek ( ts, s, fl, perc), Palle Danielsson (cb) et John Christenssen (dm)

 keith-jarrett-sleeper.jpg

Dire que ces bandes inédites dormaient depuis plus de 30 ans dans les armoires chez ECM avant d'être enfin exhumées aujourd'hui. Il s'agit pourtant bien plus que d'un simple témoignage de ce quartet " européen" fondé au milieu des années 70 par Keith Jarrett. Le "Belonging quartet" regroupait alors autour du painiste, Jan Garbarek, Palle Danielsson et John Christenssen. Et ce quartet éphémère qui ne dura que de 74 à 79, date sa dissolution, marqua suffisamment les esprits pour avoir gravé quelques chefs d’oeuvre et 4 albums majeurs : " Belonging" en 1974; "My song" en 1977, "Nude Ants" en 1979 et " Personal Mountains" en 1979.

Partagé entre ses multiples collaborations et son quartet américain, Keith Jarrett avait peu l'occasion de tourner avec cette formation d'Europe. Chacune de ses apparitions était donc relativement rare pour en faire ,en soi un événement et donc bien plus qu'un témoignage.

La preuve en est.

A l’écoute de ce concert capté à Tokyo en 1979, il se dégage en effet une énergie rare qui circule entre les 4. Un power quartet comme l’on dirait aujourd’hui. Basé sur deux axes dont le premier est cette formidable complémentarité entre Jarrett et Garbarek, complémentarité contrastée dans des approches très différentes et qui crée ici des richesses harmoniques et mélodiques captivantes. Le son de Garbarek y est exceptionnel avec cette raucité-acidité qui marque une époque, celle de la toute fin des années 70 où beaucoup de ténor commençaient à jouer dans ce registre-là ( cf. Innocence). Le pianiste en orfèvre délivre quelques pépites et notamment des morceaux superbement écrits pour chaque membre du groupe. On y entend ainsi quelques petites merveilles d'écritures comme ce Prism où le flot de l'improvisation se ralentit pour laisser place à une expression poétique différente. Car au-delà de l'improvisateur génial, Jarrett s’impose comme le très grand mélodiste que l'on connaît. Il faut entendre So tender et absolument écouter cette introduction au piano qui est là, un véritable modèle du genre et s’attarder sur une coda splendide où tout à coup tout s'apaise et où le temps prend le dessus sur le tempo. Avec entre les deux la déferlante Garbarek qui s'appuie sur une rythmique exceptionnelle d'intensité. C'est juste très beau.

Car l’autre pilier de ce groupe c’est l’association Palle Danielsson et John Christenssen  qui donne à cette formation une puissance rythmique capable de projeter loin devant la force et l’énergie du son de Garbarek. C’est tripal, tribal presque.

Toujours libre, jamais formatée cette musique sait s’échapper, prendre des contours inattendus.

Il fallait être au Japon pour discipliner le public qui ,sans cela se serait certainement laissé entraîner dans la transe, dans le flot, dans cette urgence de l’instant.

C’est bien plus qu’un témoignage, une preuve de vie.

Jean-Marc Gelin

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Published by Jean-marc Gelin - dans Chroniques CD
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Anton Z 26/11/2012


 



21.08.12 at 03:41


Après avoir écouté l’essentiel du “Standards Trio”, formation dont je me suis inspiré en tant qu’artiste, mon sentiment se confirme depuis presque une décennie: Le groupe de Keith Jarrett se
desséche musicalement, concert après concert. Le drame de ce remarquable musicien est malheureusement commun à beaucoup de grands artistes; plus le temps passe et plus prétention et égocentricité
finissent par avoir raison de la fraîcheur et de la lucidité.
Je suis enclin à penser que le facteur essentiel de cet état de fait provient avant tout de notre système, de notre societé de consommation, perverse et cruelle et dans laquelle un grand artiste,
ayant jadis bataillé dur pour conquérir gloire et renommée, finit presque systématiquement, tôt ou tard, par devenir prisonnier de sa propre marque de fabrique, une licence que la patine du temps
a rendu fade, répétitive et laborieuse.
Il fut une époque , heureuse, où l’on pouvait se réjouir des avancées considérables de Jarrett dans l’exercice de ce triangle qu’est le trio piano/contrebasse/batterie. C’était au milieu des
années 80…
Bill Evans, vingt ans plus tôt, avait fait de cet exercice chose presque équilatérale. Avec le trio de Jarrett, illustré par des albums tels “Still Live” ou “Tribute” comment ne pas admirer la
perfection du prolongement evansien! Je ne peux pas me retenir d’une pointe de pathos mais ces albums là respiraient d’un air et d’une conviction totalement inédits. La beauté des introductions
du pianiste, issus de la miraculeuse synthèse des differents courants musicaux étudiés depuis de longues années se diluaient merveilleusement avec les deux instruments d’accompagnement en
laissant à ces derniers la latitude de pouvoir réagir et intervenir en toute liberté. Cette liberté, sans cesse contrôlée, on pouvait l’entendre au plus haut point dans le jeu de cymblales de
DeJohnette, dans les contre-chants, tels sur un violoncelle, de Peacock enfin… dans toute la splendeur de ce trio, à propos duquel on ne cessait de disserter, et de s’enthousiasmer.
Le temps a passé. La science harmonique du pianiste est toujours présente, le métier et la maîtrise du batteur et du contrebassiste évidents. Pourtant quelque chose s’est produit… on ne saurait
dire exactement à quel moment. La fraîcheur du trio s’est désormais transmuée pour devenir la pulsation d’un organisme las, surmené, broyé au piège du concasseur commercial. Tout ce qui jadis a
été novateur et sublime s’est progressivement transformé en clichés stylistiques dont la fréquence est désormais embarrassante. Aujourd’hui, sans producteur pour l’encadrer, sans la moindre
dimension critique provenant de la presse à l’égard de sa production actuelle, en trio ou en solo, Keith Jarrett semble être devenu la victime du conformisme abrutissant imposé par le célébrité.