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19 mai 2012 6 19 /05 /mai /2012 14:52

 


PeifferB Improvision COUVHORS SERIE N°7 583830-0
Universal
 
Jazzcypher



La précieuse collection « Jazz In Paris » propose un double Cd finement intitulé Improvision qui couvre une grande partie des enregistrements américains du pianiste français Bernard Peiffer, émigré aux Usa en 1955 et qui n’y fit pourtant pas la carrière escomptée. Musicien incomparable, génial même, il avait pourtant connu le succès en France, raflant chaque fois le titre convoité de «meilleur pianiste de l’année», qu’il joue seul ou avec le trompettiste Roger Guérin, le ténor Bobby Jaspar, le contrebassiste Pierre Michelot. Ajoutons qu’il fit ses classes en accompagnant Django Reinhardt, Hubert Rostaing mais aussi Rex Stewart, Don Byas, Bill Coleman, James Moody
Mais trop en avance sur son temps, il sentait qu’il lui fallait tracer sa voie et il voulait introduire de nouvelles formes dans le jazz. Non reconnu dans son pays, il décida d’aller jouer sa musique ailleurs, sur la terre d’élection du jazz, les Etats-Unis.
Il y signa une discographie « anémique » chez Emarcy Bernie’s Tune (1956) Modern Jazz For People Who Like Original Music chez Laurie (1959) que l’on découvre grâce à cette réédition inespérée, qui offre aussi le cadeau de prises uniques et inédites (Live at the Cherry Hill Inn, en 1959 et Live from Glassboro State University en 1976, l’année même de sa disparition).
Tout l’intérêt de ce Hors série est de nous faire découvrir en solo, et dans quelques autres formations, essentiellement des trios, des enregistrements privés que son fils (Stefan Peiffer) a confiés à Universal. C’est la révélation d’un très grand musicien qui n’était jamais tant lui même qu’en « live ».
S’il obtint la nationalité américaine et demeura dans ce pays d’accueil jusqu’à sa mort, sa carrière fut vite mise entre parenthèse. C’est là que réside le mystère Peiffer. Adoubé par quelques uns des plus grands critiques de son temps, comme Leonard Feather, Barry Ulanov, sa musique libre, sans concession a du faire peur : lui qui affirma très tôt son désir d’imposer un troisième courant entre jazz et musique classique, fut peu à peu lâché par les maisons de disque et se tourna vers l’enseignement à Philadelphie où il s’était installé. Il fit là encore forte impression (Uri Caine s’en souvient), encourageant ses étudiants à découvrir leur propre langage.
Découvrez donc la musique de Bernard Peiffer (prononcez « pay fair ») qui commence par le feu d’artifice du « Lover, Come Back To Me » enregistré en mai 1956 aux USA en trio avec Oscar Pettiford à la contrebasse et Joe Puma à la guitare. Suit l’intégralité de la séance, en quartet avec Chuck Andrus à la contrebasse et Ed Thigpen à la batterie. Ses propres compositions sont tout simplement stupéfiantes comme ce « Black Moon » atonal ou cette « Lullaby of the leaves » qui nous fait d’abord penser dans son introduction de « Yesterdays » qu’il reprendra de façon si originale, au piano électrique, en 1972 avec Al Stauffer (b) et Jimmy Paxson (dms) dans un club du New Jersey : comme Bill Evans, il n’a pas peur de se frotter aux standards qu’il investit totalement, au point qu’on mette parfois du temps à les reconnaître... Volubile et chantante, la manière de Bernard Peiffer étonne, détone et émerveille.
Peiffer rend aussi hommage dès qu’il le peut, au cantor de Leipzig dont il possédait parfaitement la musique et l’art de la fugue. C’est ainsi que le classique « Lullaby of Birdland » du pianiste George Shearing débute par une introduction on ne peut plus inspirée de Bach, sans que Peiffer ait jamais rencontré le succès du trio de Jacques Loussier dans Play Bach.
Pris d’une fougue joyeuse, l’énergique « Rondo » qui initie l’album Modern Jazz for People Who like Original Music, emprunte dans son introduction la forme classique, puis vire à une sarabande pleine de swing. Ce titre, qui sera repris autrement dans un de ses derniers titres en « live » montre l’évolution constante et le degré prodigieux d’improvisation, dans un rendu plus désarticulé, à la façon de Bill Evans (que Peiffer admirait évidemment) dans les thèmes repris avec ses deux trios de référence, à vingt ans d’intervalle. Bernard Peiffer choisira d’ailleurs une composition de Bill Evans « One for Helen », preuve de son attachement indéfectible à cet autre pianiste dont il pouvait se sentir proche.
Un des atouts essentiels de Bernard Peiffer, qui fait souvent défaut à ses pairs, est l’extraordinaire variété de styles, d’humeurs : le rondo de 1959 est suivi de « Poem For A Lonely Child », chant funèbre dédié à sa propre fille. Un requiem qui rapproche Peiffer de Lennie Tristano cette fois, élargissant le champ de ses influences et de ses premiers maîtres, à savoir Art Tatum ou Errol Garner. Suivent un très nerveux « Tired Blues » qui contredirait le titre tant il est habilement construit ; quant à son « Lafayette nous voici », c’est un malicieux retour à l’envoyeur, très martial d’allure, comme un régiment en marche.
Son « Strip tease » est délirant , débordant d’un feu intérieur, d’une tension qui jamais ne retombe. Dans « Perfect Storm » interprété pour la radio en 1972, il libère une impétuosité, inspirée de toute sa culture de virtuose classique.

Le talentueux Alain Tercinet, dans ses notes de pochette toujours impeccables, nous livre les éléments forts de la carrière étrangement chaotique de ce pianiste singulier. Son fils Stefan nous laisse entendre avec pudeur ce qui a pu induire cette forme de « ratage » dans une carrière, qui ne manqua jamais de panache, dans ses entêtements mêmes .
Capable d’emportements, si ce n’est de colères, on pense parfois à un Frank Rosolino dans la fougue exacerbée, la vitesse d’exécution vertigineuse, l’exaltation fièvreuse. Bernard Peiffer était un musicien intraitable dans son engagement et son projet musical, fragile psychologiquement, profondément secret, vulnérable donc. Convaincu de son talent, ce « géant oublié » incroyable virtuose, fervent et tendre, sut, comme nul autre peut-être, fusionner classique et jazz. Sans se disperser cependant, il n’a fait que creuser son sillon, mettant à jour dans son programme tout ce qui a pu fertiliser les musiques aimées. Une puissance, une émotion qui font la place belle à un incroyable swing, principe vital, état supérieur, impossible à fixer mais puissant et irréfutable de ce retournement du pas humain en danse que le jazz produit…tremplin d’une jubilation…(Jacques Réda)
Un double album à prix serré absolument indispensable et qui sera une révélation pour beaucoup d’amateurs de jazz et de piano…



Sophie Chambon


La collection Hors série inaugurée en juin 2003 avec un premier volume consacré à Sacha Distel « Jazz Guitarist » présente des portraits d’artiste qui, par leur créativité, leur singularité et leur talent ont eu une importance significative sur le développement du jazz en France. Suivent ainsi le Hors série n°8 consacré à Rhoda Scott « Paris New York » et le n°9 sur Ivan Jullien « Complete Riviera Recordings », le n°10 Boulou Ferré « Complete Barclay Recordings », le 11 Dominique Cravic/Didier Roussin/ Francis Varis « Cordes et lames ».

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Published by sophie chambon - dans Chroniques CD
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commentaires

carini 14/07/2012


Bravo pour cette longue chronique bien documentée à propos du jalon manquant (le plus passionnant) de l'oeuvre de B. PEIFFER, ses albums américains (quels accompagnateurs ! - et je pense
notamment à Ed THIGPEN qui avait enregistré des pièces de belle envergure avec B. TAYLOR (outre le fait d'avoir joué aux côtés de B. POWELL avant d'être le drummer d'O. PETERSON).


Hélas, la relative indifférence dans laquelle fut à l'époque tenu B. PEIFFER préfigurait la réception de la musique d'autres pianistes novateurs : on l'oublie, ou l'ignore, aujourd'hui mais dans
les années 70, l'assistance des trios de M. SOLAL (avec D. HUMAIR à la batterie) était parfois très clairsemée.....


Bien cordialement, 


S.CARINI.


PS : une chronique des rééditions du jeune et déjà virtuosissime B. FERRE est-elle prévue ? Pour les afficionados, je signale une superbe video sur internet qui met en présence le
tout jeune Boulou et certains des guitaristes les plus en vue du moment (je ménage le suspense) dans une remarquable interprétation du "Bluesette" de T. THIELEMANS (c'est mon fils Antoine qui a
attiré mon attention sur ce document).