Les Dernières Nouvelles du Jazz
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Les Dernières Nouvelles du Jazz
le 08 juillet (1/4)
C'est par 35° à l'ombre dans la ville, 45° sous les poiriers du chapiteau, que le trompettiste belge Greg Houben ouvre cette deuxième journée du festival. Il nous propose un aperçu de son disque " How Deep is the Ocean ", sur les traces de Chet Baker... que son père, le saxophoniste et flûtiste Steve Houben a bien connu. Dans le cadre d'un trio peu commun, composé du contrebassiste Sam Gertmans et du guitariste Quentin Liégeois, le trompettiste déroule de son souffle velouté de nombreux thèmes de Chet ( Daybreak, How Deep is the Ocean, For Minors Only...) ainsi que des compositions plus personnelles du guitariste, Django d'Or 2009, et de lui-même. Il interprète également plusieurs chansons " à la manière de ... ", fort convaincantes, dont le rappel signé Tom Jobim qui nous entraîne dans la chaleur du Brésil... si proche de celle dans laquelle nous baignons aujourd’hui.
`18H30, Kurt Elling entre en scène d'un pas nonchalant, avec son élégance habituelle, tellement à l'aise, détendu, sûr de lui et de son charisme naturel. Entrée en matière musclée et d'emblée irrésistible avec une excellente version de Steppin'Out de Joe Jackson. Il semble que l'apport d'une nouvelle section rythmique, composée notamment du batteur Ulysse Owens, dynamise la force scénique du quartet. S'en est suivi une interprétation de Say it ( Over and Over Again ) sur un tempo très lent, affirmant ainsi son immense talent à travers la richesse et la maîtrise d’indéniables capacités. Rarement dans le jazz vocal, un chanteur aura, comme lui, utilisé sa voix comme un instrument à part entière. Ses déplacements imprévisibles dans les harmonies, avec une justesse et un à-propos implacables, captivent l'attention et entraînent dans des univers inconnus. Arrivé sur le troisième titre, le guitariste John McLean nous gratifie de solos très inspirés. Nous ayant annoncé un ensemble de surprises composées de morceaux choisis à l’occasion d’un concert à New-York avec Richard Galliano, il donne notamment une interprétation assez inattendue d'une pièce lyrique de Brahms, quelque peu dénaturée par un allemand aux accents de Chicago. Eventail en main, le " crooner " enchaîne avec un Nature Boy indolent qui évolue rapidement vers des tempos puissants propices à une impressionnante démonstration de scat se terminant par un dialogue enjoué avec le batteur, hilare. Laurence Hobgood prend la suite avec une éblouissante déclaration lyrique au piano. Le concert se conclut sur une version très sensuelle du Luiza de Tom Jobim, en portugais, laissant un public ( de tous âges ) sous le charme. Standing ovation. Rappel pour un duo avec son pianiste de toujours, avant de quitter la scène en envoyant des baisers à un public définitivement conquis par une prestation charmeuse mais néanmoins efficace, généreuse et sincère.
Le troisième concert de la journée est proposé par le duo du saxophoniste Pierre Vaiana et du pianiste Salvatore Bonafede. Bien qu'ils n'aient jamais enregistré chez ECM, leur musique aurait tous les arguments pour séduire Manfred Eicher. Cela nous évoquant d'emblée une filiation musicale « jazz nordique » sans renier pour autant d'évidentes racines siciliennes. En effet, le concert intitulé " Itinerari Siciliani " nous emmène sur les routes italiennes. Les thèmes abordés au soprano, accompagné d'un jeu de piano étincelant, évoquent les ritournelles, le pittoresque et la truculence d'un cinéma italien en nous projetant comme par effraction dans les films d'un Comencini, d'un Risi, d'un Scola ou du duo Fellini-Rota. L'arrivée du contrebassiste Manolo Cabras, avec la souplesse et la légèreté de son toucher, n'enlève rien au charme opéré, bien au contraire ! Tout en rigueur et en joie, les instruments se répondent dans un palabre où la flamboyance du saxophone réplique à la précision chirurgicale du pianiste et à la fougue du bassiste, dans des morceaux inspirés des complaintes et des légendes anciennes, lançant ainsi des ponts entre la Sicile d'autrefois et le monde d'aujourd'hui. A noter, un étonnant chorus de Manolo. Cabras entrecroisant chant d'oiseaux et chant guttural sarde … brillamment suggéré à l'archet. Magique ! Ce trio de musiciens nous donne envie de poursuivre ce voyage avec eux, un verre d'Amaretto à la main, par une douce soirée à Taormine.
En fin de soirée, Ornette Coleman – vêtu ce soir de façon étonnamment sobre - entre en scène avec ses habituels complices, le contrebassiste Tony Falanga, Al MacDowell à la basse électrique et son fils Denardo à la batterie devant un chapiteau comble. Attaquant d'entrée par sa réécriture de l'ouverture du Sacre du Printemps, la dimension de la suite de la prestation était donnée : elle sera énergique, déstructurée à souhait, dans les arcanes de son concept d'"harmolodie". Combinaison d'harmonie et de mélodie pour les uns, absence des deux pour les autres, Ornette Coleman n'en demeure pas moins une figure majeure du jazz qui a bousculé les codes de ses prédécesseurs. Ses 80 ans n'enlèvent rien à son dynamisme en la matière, passant du saxophone à la trompette ou au violon dans une succession de courtes interventions bariolées. L'expression est vive, ardente et toujours provocatrice malgré une sérénité palpable. Sur chacun des titres joués, Tony Falanga lance le tempo, aussitôt relayé par la batterie du fils Coleman. Le jeu de contrebasse de Falanga, assez "classique", soutenu de manière décalée par les lignes de basse plus "actuelles" d'Al Mac Dowell, soulignent par leur contraste la modernité des intrusions déstructurées d'Ornette Coleman. Cela étant particulièrement audible dans son interprétation d'une des suites pour violoncelle de Bach, ou dans quelques standards jazz revisités. Donardo, fidèle à sa réputation, ne donne toujours pas dans la légèreté, mais finalement tout cela sonne de manière très cohérente. Le public en redemande : trois standing ovations. Au rappel, une dynamique interprétation de Lonely Woman, son plus grand succès, clôt avec brio cette seconde soirée.
le 09 juillet 10 (2/4)
Cette nouvelle superbe soirée commence avec un ensemble regroupant, autour du pianiste Christian Mendoza, quatre des meilleurs
jeunes jazzmen belges actuels pour une musique héritière de celle d'Ornette Coleman, entendu justement hier.
Ben Sluijs au saxophone alto et à la flûte, Joachim Badenhorst à la clarinette et au saxophone ténor, Brice Soniano à la basse et Teun
Verbruggen à la batterie entourent Christian Mendoza, vainqueur 2008 du concours des Jeunes talents de jazz de Gent. Il est l'auteur de compositions où des plages très
déstructurées alternent avec des moments mélodiques plus intimes, où un piano minimaliste entame un dialogue complice avec un batteur tout en finesse et recherches sonores. Le jeu de l'ensemble
se resserre également dans des lignes mélodiques où chaque instrument s'exprime par petites touches pour créer un corps parfois désarticulé qui progresse lentement vers une reconstruction
harmonique. Une musique puzzle dont l'auditeur perçoit mal ce qui est écrit de ce qui est improvisé, tellement tout semble être mûrement pensé auparavant. Une musique qui finalement parle plus à
l'intellect qu'au coeur.
Ceux qui ne connaissaient pas encore le Vijay Iyer Trio pouvaient peut-être s'attendre à un concert " world " où le jazz flirterait avec la musique indienne. Ils ont pu découvrir qu'il n'en était rien tant les racines indiennes de Vijay Iyer sont peu présentes dans la musique qu'il compose. L'essentiel des titres joués ce soir sont issus de sa dernière production " Historicity ", enregistrée l’année dernière chez ACT, avec ces mêmes musiciens qui l'accompagnent ce soir : Stephen Crump à la basse et Marcus Gilmore à la batterie. Ils développent dans un bel ensemble soudé une longue conversation fluide et riche, emplie d'une énergie et d'une puissance physique où le groove du batteur répond au duo fusionnel que forment un pianiste complexe et nuancé et un bassiste qui transpire sa musique. Les prouesses empreintes de maturité de Marcus Gilmore ont de quoi surprendre de la part d'un batteur de 24 ans, sauf de savoir qu'il est le déjà digne héritier de son grand-père, Roy Haynes. Les notes semblent virevolter autour de thèmes d'une extraordinaire densité, transportant l'auditeur vers ses propres rêves, le rendant complice en l'intégrant à ce jeu qui paraît pourtant si simple et limpide. Cette invitation est baignée d'une telle humilité, d’une telle générosité, qu'on en oublie l'incroyable richesse technique déployée dans cette musique. Les rythmes concoctés par Vijay Iyer sont acrobatiques, montant crescendo vers des sommets électriques pour s'épanouir dans des solos endiablés. Mais l'écoute complice tissée au fil du temps les amène imperceptiblement à soutenir avec douceur les chorus que chacun exécute. Cela illustre qu'avec coeur et générosité la musique peut être recherchée et moderne sans pour autant être rébarbative. Le public, conquis, ne s'y est pas trompé. Standing ovation méritée !
Puis vint l'évènement de la soirée : le Freedom Band de Chick Corea composé de Kenny Garrett, Chris McBride et du légendaire Roy
Haynes ! Au menu : standards west coast, bop et hard-bop revisités par le génie et l'énergie facétieuse du maestro. A l’image d'une scène de jazz club, la formation était regroupée serrée au
centre du large podium du festival. Complicité et proximité affichées avant même les premières notes lancées. La manière relax et joviale que Corea arbore dès les premiers accords fait toujours
plaisir à voir et nous invite avec ses acolytes à participer au jeu et à vibrer avec eux. Magnifique Monk’s Dream où vient s’inviter le thème d’All Blues. Kenny Garrett,
très à l'aise dans cette formation, est éblouissant à chacune de ses interventions, allant au bout de lui-même, aux limites de son idée créatrice et en en montrant chacune de ses facettes.
McBride en métronome implacable balance des chapelets de notes lumineuses que souligne le swing implacable des cymbales d'un Roy Haynes plus jeune que jamais. Corea observe et ponctue en
permanence, le sourire aux lèvres et le regard malicieux. Plus que jamais, il incarne la virtuosité transcendée et le plaisir communicatif de jouer. Un dernier titre hard bop (
Steps ! ) est prétexte à un incroyable solo de Roy Haynes, totalement déchaîné... laissant presque craindre
pour son coeur ! Même pendant le salut au public il continue, debout, à frapper de ses baguettes cymbales et grosse caisse à la grande joie du public. Au cours du rappel, Jean
Pierre de Miles Davis, Chick Corea vient prêter main forte à Roy Haynes à la batterie, McBride prenant les commandes
du piano. Puis tout bascule, dans une incroyable et inattendue jam session où, sortis de nul part, se succèdent et se relayent aux instruments Hiromi, Ruslan Sirota et Ronald Bruner Jr ( qui
joueront demain avec Stanley Clarke ), Vijay Iyer et ses musiciens ( dont le petit-fils de… ), sous la conduite d'un duo funky Garrett-McBride pour finir à genoux dans une
version délirante et inoubliable du Sex Machine de James Brown ! Le public en liesse chante et scande, à la
demande de McBride, des " Roy Haynes " et des " Chick Corea " à n'en plus finir … Mémorable ! N'est-ce pas là l'expression même d'un véritable " Freedom
Band ", libre de faire ce que bon leur semble, selon l’humeur du moment... en l’occurrence très festive et digne d’une époque qu’on pensait définitivement révolue ! Il paraîtrait
même que cette " folie " se soit prolongée jusque tard dans nuit, au jazz club de l’hôtel.
le 10 juillet10 (3/4)
Cette avant-dernière journée de notre séjour a commencé de manière fort sympathique avec la formation du jeune guitariste américain Julian Lage, accompagné de Daniel Blake au saxophone, Aristides Rivas au violoncelle, Jorge Roeder à la contrebasse et Tupac Mantilla aux percussions. D'un touché vif, précis, joyeux, il s'invente un folklore très personnel à partir d'une multitude d'autres, intégrés, digérés et partagés. Cet ensemble laisse entendre des sonorités irlandaises, flamenca, méditerranéennes, brésiliennes … pour créer une culture urbaine d'une modernité évidente, où les influences de la pop, du classique et du jazz rencontrent celles des grands espaces du cinéma hollywoodien. Julian Lage possède, à un niveau rare, la qualité technique nécessaire à l'écriture d'une musique complexe mais toujours accessible, ludique et très agréable à l'écoute. Vu il y a 5 ans à Jazz à Vienne en sideman de Gary Burton, son évolution est impressionnante et laisse augurer un avenir radieux. Ce jeune artiste, à l'allure d'étudiant sage quitte la scène, impressionné par l'accueil d'un public conquis, qu'il salue avec humilité.
Comme un prolongement du concert de Chick Corea d'hier, s'ensuit la prestation d'un autre fondateur de l'incontournable Return to Forever :
Stanley Clarke. Celui-ci s'est entouré de jeunes musiciens américains auxquels s'est jointe la jeune pianiste japonaise, protégée d'Ahmad Jamal,
Hiromi (accompagnant elle-même Chick Corea dans très beau Duet sorti en 2009 chez Concord). Sous des airs de
Tiger Wood à casquette, il enchaîne thème après thème entre basse électrique et contrebasse. A la différence de la formation de Corea d'hier où chacun contrôlait parfaitement son domaine dans le
cadre de l’ensemble, la fougue de la jeunesse semble ce soir devoir l’emporter sur la juste mesure. Des déferlantes de notes s’abattent tout au long d’une playlist par trop prétextes à des
concours de vitesse et de technicité. Il semble que ces jeunes lions ( et lionne ) soient difficiles à dompter, même par un des chefs de file ( de clan ) du jazz fusion des 80's. Les trop rares
moments soft de ce feu d'artifice sonore nous laissent heureusement entrevoir l'étendue du registre pianistique et de la musicalité de Hiromi. Après une version musclée de Goodbye Pork Pie
Hat, Spanish Fantasya été pour
elle l’occasion d'un admirable solo, énergique et percussif. L'enchaînement de Ruslen Sirota fut beaucoup moins attractif car quelque peu dépassé par sa vélocité et l’emballement de son jeu. Idem
pour la partie batterie, excellente au demeurant mais souvent confuse, manquant de maturité et de retenue. Le concert se termine sur un imposant Schooldays. Prestation d’ensemble à l'américaine qui a de quoi séduire mais ne restera pas forcément dans les mémoires.
Autre légende du jazz présente sur ce festival : l'irremplaçable harmoniciste Toots Thielemans, ce soir dans sa formation historique avec le pianiste Kenny Werner et le guitariste Oscar Castro-Neves. Il est évident que nous ne pouvions nous attendre à découvrir des nouveautés. L'heure n'est plus à cela, mais aux regards sur le passé, aux souvenirs, aux hommages… Sous l’oeil facétieux et rieur de Toots se succèdent des standards de Gershwin ( I Loves you Porgy, Summertime ), de Tom Jobim ( Saudade ), de Chico Buarque ... Ces musiciens aguerris nous font entendre qu'il ne leur est nullement nécessaire de rajouter des notes aux notes pour exprimer leurs sentiments et nous dévoiler leur univers musical. Simplicité, musicalité, efficacité. Kenny Werner campe l'étendue de son absolu sens mélodique lors d'un medley de musiques de Sinatra. A plusieurs reprises, il enrobe les notes d’harmonica par de douces nappes électroniques qui les rendent encore plus aériennes. Un Water of March tout en émotion est propice à de belles interventions bossa d'Orcar Castro-Neves. S'en suivirent deux touchants hommages, l'un à Bill Evans nous rappelant le magnifique Affinity, l'autre à Charlie Chaplin par un Smile poignant. Tout cela vibrait de nostalgie, voire par moments de tristesse, en particulier lors de l'émouvant What a Wonderful World de Louis Armstrong, au rappel.
Dernière journée de notre séjour à Gent. Température toujours aussi caniculaire. Les rangs sont plus clairsemés que la veille … l'effet finale de Coupe du monde, avec une rencontre Espagne / Pays-Bas A peine deux mois après les 80 dates ( ! ) de sa tournée Orchestrion, Pat Metheny nous revient cette fois-ci avec son Group pour nous livrer quelques-uns des standards de son propre songbook. Comme à son habitude, il subjugue son public de fans aux premières notes de Are you Going With Me, Have you Heard, Last Train Home, Question and Answer, Phase Dance, Song for Bilbao ... ou lorsqu'il saisit sa guitare Pikasso pour un titre acoustique d’une grande finesse. L’homme a du métier. Cependant, la magie n'opère qu'à de rares moments. Pour avoir vu ses précédents projets, il apparaît nettement plus perspicace lorsqu'il présente des nouveautés sur scène que lorsqu'il y rejoue uniquement ses standards, certes magnifiques, mais dont la fréquence et la répétition au fil des ans fini par les vider de leur substance. Les seuls morceaux qui semblent susciter l'engouement du Group figurent encore parmi ses plus récentes production, comme ces extraits de The Way Up, laissant place à des envolées lyriques bien plus originales et captivantes que celles des pièces maintes fois jouées. Dans l’ensemble, tout cela manque cruellement de cœur et d’échange avec ses acolytes et son public. D'autant qu'à part Antonio Sanchez, toujours aussi brillant et inventif, les accompagnements sans grand relief de Lyle Mays et Steve Rodby ne l'ont pas beaucoup aidé... Peut-on imaginer une certaine lassitude, une fatigue due aux successions de tournées ( 250 concerts par an, en moyenne ! ) qui l'empêchent de se ressourcer et nuisent à son inspiration sur scène ? Mais... Pat Metheny peut-il vivre sans tourner ?
Ainsi s’achève cette excursion au cœur des Flandres et d’une ville très agréable et pittoresque, pour la partie jazz de ce festival de renom qui n’a pas failli, cette année encore, à sa réputation.
Textes : Delphine Delalande
Photos : Patrick Audoux
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