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24 décembre 2013 2 24 /12 /décembre /2013 22:00

 

Disparu le 23 décembre à son domicile dans le Massachusetts à l’âge de 93 ans, Yusef Lateef aura marqué l’histoire du jazz en introduisant des mélodies africaines et orientales. Saxophoniste ténor, il se sera illustré également en jouant différents types de flute.


Né le 9 octobre 1920 à Chattanooga (Tennessee), William Huddleston fit ses débuts à Detroit sous le nom de William Evans et rejoignit à la fin des années 40 l'orchestre de Dizzy Gillespie. Converti à l'Islam, il prend le nom de Yusef Lateef et, après des études de composition et de flute se fait remarquer en 1961, en publiant deux albums, "Into Something" et "Eastern Sounds" (dont le célèbre "Love Theme from Spartacus").

Multi-instrumentiste (flûte, saxophone, hautbois, basson), Lateef ajoutera alors d’autres instruments employés en Asie et commence à enseigner. Ouvert à toutes les influences, soul- blues- funk, il obtient en 1987 le Grammy Award du "Meilleur album New Age" avec "Yusef Lateef's Little Symphony".

Compositeur d’une œuvre pour orchestre et quartet, "African American Epic Suite", sur le thème de l'esclavage aux Etats-Unis, Yusef Lateef va connaître un renouveau de popularité en France ces dernières années en tant qu’invité des frères Belmondo (Lionel, saxophoniste, et Stéphane, trompettiste) sur "Influence" (B-Flat Recordings / Discograph). Se produisant régulièrement sur les scènes françaises, il jouera notamment avec Archie Shepp (à la Cité de la Musique) et Ahmad Jamal (à l’Olympia en juin 2012).

Yusef Lateef avait obtenu en 2010 une consécration en recevant le National Endowment for the Arts Jazz Masters, distinction rare aux Etats-Unis.

 

Jean-Louis Lemarchand à l'occasion du concert qu'il avait donné avec Ahmad Jamad en juin 2012 l'avait rencontré.

 

yuseflateef-copie-1.jpg

 

 

Ils se sont connus dans les années 40 mais il aura fallu attendre 2011 pour que Yusef Lateef et Ahmad Jamal ne se retrouvent sur scène au festival de Marciac. Une rencontre de l’architecte des sons, pianiste brillant, et du saxophoniste-flûtiste porte-parole de la grande musique black afro-américaine qui s’est renouvelée le 27 juin à l’Olympia en baisser de rideau du festival Jazz à Saint-Germain des Prés-Paris.
Sobre, respectueux de son aîné, Ahmad Jamal aura contribué à cette demi-heure de grâce distillée par Yusef Lateef, au saxophone ténor (un peu), aux flûtes (beaucoup) et à la voix (surprenante, profonde) qui s’est achevée par un bouleversant « Trouble in Mind ». De belle facture, reprenant plusieurs titres de son dernier album (« Blue Moon »-Jazz Village-Harmonia Mundi), la prestation du quartet d’Ahmad Jamal (Reginald Veal, basse, Herlin Riley, batterie, Manolo Badrena, percussions) qui constituait l’essentiel du concert, en paraissait même (un comble) des plus classiques.
A la veille de ce concert unique, les deux sages du jazz ont fait quelques confidences aux Dernières Nouvelles du Jazz. Assis simplement sur des chaises, Yusef (91 ans) et Ahmad (82 le 2 juillet) se sont montrés attentifs et souriants tout au long de ce (trop) bref entretien.


DNJ : Pourquoi avoir attendu si longtemps pour jouer ensemble ? 
Ahmad Jamal : Nous avons été toujours été très occupés (rires), Yusef qui a beaucoup enseigné aux Etats-Unis mais aussi au Nigeria, et moi en jouant avec mes différents groupes. Cette idée de rencontre est venue de mon producteur Seydou Barry et s’est concrétisée au festival de Marciac l’an dernier.  Yusef est une légende. Je me suis préparé pour jouer avec lui. Je suis perfectionniste…. Et lui aussi.

 
DNJ : Quelle est la principale qualité de votre partenaire ?
Yusef Lateef : Ahmad est un musicien qui se remet toujours en cause. C’est très encourageant de jouer avec lui.
AJ : Yusef fait autorité dans chacun des instruments qu’il pratique. C’est un monument pour moi qui marque son époque par son jeu, ses compositions, son enseignement, sa philosophie. J’ai beaucoup de respect pour lui.


DNJ : Vous avez une longue carrière. Quel est le moteur de votre travail ?
YL : Plus je travaille sur des compositions, plus je fais des découvertes dans le monde des sons. Comme aimait à le dire Stravinski, il reste beaucoup plus à découvrir qu’il n’a été découvert jusqu’à présent.  La créativité, je pense, est la mère de l’invention.
AJ: Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, dit-on. Nous ne créons rien mais nous pouvons toujours découvrir quelque chose de nouveau. Chaque jour j’apprends quelque chose… même lors des interviews (rires).
YL : C’est la sagesse. Toujours chercher à savoir, du berceau au tombeau.

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©Photo Jean-Louis Lemarchand


DNJ : Vous jouez avec des musiciens d’une autre génération, avec une approche, une culture différente. Cela représente un défi pour vous ?
YL : Les jeunes musiciens aussi contribuent au développement du jazz. Depuis des décennies, les jazzmen jouent jour après jour, nuit après nuit. Le fruit de beaucoup d’efforts, de beaucoup de pratique. Les saxophonistes jouent le même instrument que Coleman Hawkins et Lester Young mais ils le font évoluer. Souvenez-vous aussi par exemple de ce que Fats Navarro et Dizzy Gillespie ont apporté à la trompette dans les années 40-50 !
AJ : Mon principal défi, ce ne sont pas les jeunes musiciens, c’est moi (rires). Si je peux relever mes propres défis, il n’y a pas de problèmes. Mais quand je me prépare, j’essaie de découvrir ce qu’il y a en moi. Je ne prends pas d’appels téléphoniques, je me concentre sur moi-même.


DNJ : Quelle est votre définition du jazz ?
YL : J’ai lu dans un magazine : le jazz c’est n’importe quoi, des fadaises ! Ces questions de définition sont toujours ambigües. Je parle de musique auto-physio-psychique. Pour moi c’est tout simplement  l’expression sous forme musicale de mon esprit, de mon cœur. Ce n’est pas le jazz, c’est la musique de l’homme.
AJ : Je suis d’accord à 100 %. Si vous devez vous demander en écoutant de la musique, est-ce que c’est du jazz, c’est sûr, ce n’est pas du jazz … (rires)


Propos recueillis par Jean-Louis Lemarchand


Ahmad Jamal est en concert cet été avec son trio à Orléans (29 juin), Montauban (3 juillet), Istres (9 juillet), Nice (11 juillet).
 


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Published by Jean Louis Lemarchand
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