Les Dernières Nouvelles du Jazz
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Cristal Records 2008
Quatre ans après « Liberating Vines », Karl Jannuska revient avec « Thinking in Colors » en compagnie d'un quintet qui a pris le
temps de se constituer. Avec le saxophoniste ténor canadien Steve Kadelstad et Olivier Zanot aux saxs alto et soprano qui se correspondent parfaitement sur le plan sonore, le guitariste Pierre
Perchaud - dont le public et la presse peinent encore à reconnaître l'art subtil - et le métronomique Mathias Allamane à la contrebasse, Jannuska a réuni les talents nécessaires et justement
variés pour exprimer onze couleurs d'une musique tout à fait personnelle. Dans l'esprit des « Colour Fields » de Mark Rothko, Jannuska peint les portraits musicaux de sa vie quotidienne. Chaque
pièce est authentique et apporte son lot d'émotions, allant de la joie à la mélancolie, de souvenirs personnels (de photos prises en passant près de l'Alaska au club des 7 Lézards aujourd'hui
fermé), d'instants présents et d'inspirations musicales très variées (de Keith Jarrett à un traditionnel vénézuélien, en passant par le pop-isant « 4 am Photo »). Le tout témoigne encore de
l'effort d'une « jeunesse », dans l'esprit, musicale qui décloisonne les genres et met en place un style propre, ouvert et superbement créateur où tout se mélange sans coutures. Une sorte
de mutualisation osmotique des genres musicaux qu'on ne rencontre pas qu'en jazz d'ailleurs.
Les batteurs leaders jouiraient ils d'une aura créatrice particulière? Différente des musiciens qui jouent des « notes »?
C'est en effet surprenant de constater à quel point certains batteurs marquent la musique à ce point, avec une originalité toute personnelle. Une musique propre aux batteurs, qui creuse son
empreinte par une sonorité à part. On pense tout de suite à Christian Vander et ses Magma et Offering, à Christophe Marguet dont le dernier cd fait encore frémir, à Bobby Prévite batteur
new-yorkais qui diversifie son art avec ou sans son New Bump. Et il faut désormais compter sur Karl Jannuska, batteur canadien anglophone, qui tient une place de choix depuis cinq ans en France
et qui tient la marque des grands Musiciens. Avec un peu d'humour et de malice, on pourrait dire que Jannuska invente ici la musique écologique! Toute sa musique se fait autour de l'économie du
tempo et de l'économie d'énergie de groupe ; on est très éloigné d'une « blowing session » à l'américaine, l'accent est mis sur la qualité des compositions. Les pièces sont ficelées comme des
contes: avec des passages rythmés et des silences qui temporisent le fond de l'histoire. A cela s'ajoute la maîtrise parfaite de chaque temps, posé avec une espèce de retenue impalpable (Mystery
Lake), qui met en évidence une concoction terrifiante de la structure temporelle et sonore de la musique. En fait, le groupe est comme divisé en deux sur certaines pièces (Greased Pig Scramble).
Sur « House of 100 Faces », les deux saxophonistes déplient un discours entremêlé parfaitement arrangé et mélodieux alors qu'il est décalé du tapis rythmique ambiant. On a l'impression que le
batteur est parvenu à apprivoiser (dompter?) le temps.
Peut être est ce lié à cette étonnante maîtrise du tempo, mais l'énergie du groupe se fait sans débordement et s'étale dans l'étirement du tempo en gardant toute sa densité sous-jacente. Purement
jouissif, ce système rythmique confère un caractère hypnotique aux thèmes, une mise en transe de l'oreille rythmique de l'auditeur et prête à la musique des espaces de relance dans
l'improvisation propices à l'imagination collective. En dehors de toute démonstration technique ou de style, le batteur montre ici ce qu'est un véritable rythmicien: celui qui sait (se) jouer du
temps – à notre goût, de manière inégalée - comme de son instrument en cultivant une musicalité belle et personnelle.
Estupendo! Jérôme Gransac
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