Concerts de sortie de l’album : 18 janvier 2012 au NEW MORNING
Bruno ANGELINI (p) Francesco BEARZATTI (cl, sax) Thierry PEALA (voix)
La musique au cinéma... une histoire d’amour passionnée, car cinéma et musique entretiennent des rapports complexes, complices, toujours intenses. Je me souviens d’avoir entendu
ébaucher le projet de ce Move is par le pianiste Bruno Angelini à Cluny, il y a 3 ans déjà.Cette nouvelle aventure a été proposée par le chanteur Thierry PEALA à ses amis. Le trio, sans
contrebasse ni batterie, a eu très vite l’envie de composer une musique en relation directe avec des films culte A bout de souffle, Mulholland Drive, Umberto D, Il Sorpasso
(Le Fanfaron), L’important c’est d’aimer , Gloria, Marnie, et des metteurs en scène non moins mythiques comme John Cassavetes, Spike Lee, Ettore Scola, Mario
Monicelli. Les portraits en filigrane sont ceux de comédiens disparus, Romy Schneider, Vittorio Gassman, Jean Seberg. Qu’évoquent ces douze films sélectionnés et visionnés par
le trio ? Ils mettent en partage des histoires et des émotions dans un film imaginaire (24 images/ seconde) qui dure le temps de douze chansons, en hommage au cinéma de toujours,
à celui de nos vies. Projet original et singulier à plus d’un titre... C’est une histoire libre où les sentiments sont à transcrire dans le langage musical de l’improvisation que nos
trois compères possèdent merveilleusement. Une musique très ouverte au partage, sans souci de se replacer dans le temps ou l’histoire du film. C’est en suivant la voix sensuelle de Thierry Péala
et en lisant les paroles (en français, anglais, italien), que l’on a un retour, un écho, même lointain. On revoit alors certaines images, on repense au scénario, au story telling, on confronte sa
propre mémoire du film à la vision des musiciens. Seuls les textes peuvent obliquement nous mettre sur la voie, puisque la musique ne s’inspire pas du tout de celle qui irrigue les films
choisis. A l’inverse du travail d’un Stephan Oliva qui recompose, improvise, part et revient sans cesse aux thèmes de Bernard Herrmann dans son voyage imaginaire de Ghosts of Bernard
Herrman.
Move is est donc un véritable travail de création dont la source est méconnaissable, transformée. De quoi franchement dérouter à la première écoute, puis on comprend et on s’éloigne de ses
propres souvenirs musicaux , suivant enfin le cheminement du trio. C’est Bruno Angelini qui a composé la plupart des musiques avec le romantisme dans « Mulholland », l’ardeur dans
« Gena », qu’on lui connaissait déjà, à sa manière emportée et rythmique. Il accompagne divinement, suit constamment le jeu, relance ; il est partout à la fois et pourtant,
il reste toujours discret, ne souhaitant pas se distinguer par des solos échevelés. Cheville ouvrière, il assume pleinement le rôle percussif. Thierry Péala dont la flexibilité de la
voix est rare, a un phrasé implicitement swing et la clarté de son élocution n’a d’égal que la justesse de son interprétation. Il s’enflamme, s’emballe quand il scate, ce qui va bien au
thème espiègle du fanfaron que sous tendent une clarinette au klaxon allègre et un piano prêt lui aussi aux embardées. On sait qu’il aime prendre des risques depuis son album consacré au
trompettiste canadien Kenny Wheeler. Péala n’est jamais autant meilleur que quand la musique suit son fort potentiel émotionnel. On le préfère dans l’ émouvant hommage « See Berg » ou
dans ces mots « Tout seul » qui commencent « Face à l’inconnu » du film-errance de Sean Penn Into the Wild : la musique vrille les nerfs, suit le crescendo
tragique de cette histoire terrible. Sa voix est instrument au même titre que la clarinette ou le piano, les suivant ou s’en détachant pour improviser de son côté. Francesco Bearzatti est le
petit diable agité, remuant, virevoltant, moqueur (Guardieladri) tel le « Puck » du Songe d’une nuit d’été. Toujours remarquable à la clarinette, il est le soliste du
trio, imprimant sa couleur, un goût très vif du détail dans des traits qu’il veut fantaisistes ou plus sombres.
Voilà un album bien attachant et ce, dès sa pochette astucieuse, aux dessins-esquissés au fusain d’Alberto Locatelli, qui font penser au story-board du film du trio, et au mini poster
(format du Cd oblige) qui rappelle la grande époque des vinyles.
Le batteur nordiste Jacques Mahieuxqui n’a pas toujours eu la reconnaissance qu’il méritait - il a
pourtant accompagné Henri Texier et Claude Barthélémy dans bon nombre d’aventures - est devenu au fil des ans un habile constructeur de sons et un catalyseur de talents. Il
sort sur le label Circum que l’on suit avec plaisir aux DNJ, un album au titre poétiquePeaux d’âmes, sous le signe
d’une certaine nostalgie envers tous ses batteurs qu’il a dans la peau et sur les peaux. Ce n’est pas du Demy mais cet hommage en neuf titres, singulièrement personnel, à des musiciens mythiques,
est en un sens enchanteur. Le répertoire met en valeur des compositions de batteurs, musiciens parmi les plus mal aimés et les plus sous-estimés. Après tout,«ce sont aussi des
musiciens»qui ne plaisent vraiment que quand ils se livrent à des démonstrations spectaculaires, solos ébouriffants, tonitruants, longs et rageurs. Et
encore ils se font voler la vedette et l’admiration populaire par leurs confrères rockers, particulièrement exhibitionnistes. Ou donc, à cet éloge de la batterie, et profond respect à cet
instrument qui fit le jazz, et dont l’histoire vaut bien quelques tom(e)s ! Merci de ressusciter ainsiShelly Manne(formidable
« Flip »),Tony Williams(« Pee Wee »),Denzil Best(«45°angle» ),Joe Chambers[1] (« Mirrors »)
et le moins jazz - encore que ça swingue drôlement- Robert Wyatt, avec un Jacques Mahieux chanteur dans « Be
serious ». Le batteur offre à son quartet des thèmes virevoltants ou désolés, toujours lyriques et talentueusement interprétés par ses potes. Car ce « Mahieux Family Life » est un
disque fraternel qui invite la famille de musiciens-amis, le clan (rien à voir avec le terrible titre « Family life » de Ken Loach) : ça tourne rond et même
rondement avec le fougueuxOlivier Benoît(La pieuvre...), le délicatJérémy Ternoy( sur trois titres ) dont on parlait récemment ici aux DNJ, ne serait ce que pour Vazytouille. Une belle et véritable histoire familiale, au sens propre, avec le fiston Nicolas qui est partie prenante du Circum Grand Orchestra. Seule invitée, nouvelle au groupe et
à cet univers, la saxophoniste altoGéraldine Laurent prouve qu’elle peut être à l’aise partout et même qu’elle est
absolument nécessaire. Dès qu’elle empoigne son alto, ça jazze que ce soit dans « Flip » ou le superbe « Mirrors ». De beaux moments tout
au long de l’album du quartet, avec ce « Mank de Monk », composition rythmée de Jacques Mahieux, où s’envole Olivier Benoît dans un solo très mélodique ; quand
le rejoint la saxophoniste, il s’enroule autour des volutes plus énervées de l’altiste, lui plantant bien volontiers quelques épines, alors que la rythmique des Mahieux fonce à train d’enfer.
« Station Debout Pénible » de Manuel Denizet est il le climax de l’album ? « Punt » d’après Joey Baron n’est pas mal non plus avec cette fin à la batterie
particulièrement mélodique.
La seule certitude est qu’une musique permanente traverse cette histoire de peaux, à cœur, à cor et à cri : on participe entièrement à ce ballet tournoyant, où tous
s’ajointent généreusement, formant un ensemble organique, complet. L’enchaînement des titres est établi avec soin et intelligence, sans effet de répétition : une alternance
calculée subtilement et des surprises constantes comme dans ce dernier « Jack’s blues ».
Avec ce bel album, nos amis nordistes ont réussi à réunir diverses tendances, à réconcilier ciel et terre, musique actuelle improvisée et jazz, c’est tout simplement superbe. Rien à jeter, c’est
le meilleur album de ces dernières semaines, enregistré par Boris Darley, qui plus est. Si vous deviez encore expliquer ce qu’est le jazz autour de vous, sans remonter aux calendes..grecques ou
autres, n’hésitez plus et faites entendre ce Peaux d’âmes... Et si vous n’arrivez pas à convaincre avec cela, il faudra leur
conseiller vivement de consulter.
[1] A ne pas confondre avec Paul Chambers contrebassiste, ni Dennis Chambers également
batteur !
Il paraît que tu as eu envie de jouer du trombone dès l'âge de 2 ans
!
Samuel Blaser : (rires) C'est en tout cas la légende qui court dans ma famille. Chez moi il y a un carnaval
tous les ans avec une fanfare et je voyais ce trombone qui m’impressionnait. Quand j'avais effectivement deux ans, je montrais à ma mère le geste de la coulisse en essayant de lui faire
comprendre que je voulais jouer de cet instrument. Et cette fascination qui m'a pris très tôt ne m'a jamais vraiment lâché. Quand j'ai pris des cours d'initiation musicale, il y avait au fond de
la salle un trombone mais je n'avais pas le droit de le toucher. Et je passais mon temps à le regarder. J'étais oui totalement happé par cet instrument. J'ai attendu l'âge de 8 ans pour pouvoir
souffler dedans et 9 ans pour pouvoir vraiment commencer à jouer et à prendre des cours.
Mais qu'est ce qu'il y a dans cet instrument avec lequel on débute rarement, qui a pu
te fasciner si tôt ?
SB : Je ne sais pas, je crois que c'est la coulisse. La première chose que j'ai fait lorsque j'ai eu
le mien c'était de rentrer chez moi et de faire un superbe glissando !
Au conservatoire il y a avait un big band. Avec mes frères nous avons intégré le groupe qui commençait
à avoir un assez bon niveau et qui même tournait un peu dans la région. De fil en aiguille j'ai été approché par l'école de jazz de Berne dont le big band manquait de trombone et j'ai alors
intégré le Swiss Jazz Big Band qui était alors dirigé par Bert Joris. J'ai joué avec cet orchestre durant 5 ans. On a fait des concerts avec Clark Terry , Phil Woods, Jimmy Heath. George Robert,
le directeur de cette école a invité un jour Matthias Ruegg à venir le diriger. Nous avons alors joué la musique du Vienna Art Orchestra et c'est là que Matthias m'a repéré. J'avais 18 ans à
l'époque. Il m'a alors invité plusieurs fois à jouer avec le VIenna.
C’est le déclic de ta carrière ?
SB : Ce qui a marqué mon enseignement c'est surtout qu'à un moment de mes études, sur les conseils d'un ami,
je suis venu à Paris pour suivre l'enseignement de Geoffroy de Masure. Et là il s'est vraiment passé quelque chose. Je suis resté avec lui près de deux ans. Il me recevait chez lui, une fois par
mois. On s'enfermait durant 4 ou 5 jours et l'on jouait presque 10 heures par jour dans sa maison du côté de Château Thierry. Cela a été la meilleure période d'enseignement que j'ai connu. Une
relation de maître à disciple. On passait notre temps à jouer, à faire des relevés de Coltrane, à improviser. Geoffroy est quelqu’un d’absolument incroyable. Quelqu’un qui ne se met jamais en
avant, presque autiste. Il m’a vraiment appris à improviser ou à jouer tout seul par exemple. On a aussi beaucoup travaillé sur des rythmes complexes, sur la musique de Steve Coleman par exemple.
On passait des heures à inverser les rôles où l’un faisait la basse et l’autre le soliste. Il m’a appris aussi à jouer avec un barillet, ce que ne font que rarement les trombonistes de
jazz
Tu parlais de jouer seul, tu as déjà fait des concerts en solos
?
SB : Oui d’ailleurs mon premier disque était celui de mon premier concert solo. C’est un exercice
totalement flippant. Mon premier concert solo en 2007 a été enregistré par la radio suisse romande et est directement sortis sur disque (Solo Bone, Slam Productions, 2008).
Beaucoup de tromboniste se mettent aujourd’hui à jouer de la conque, comme Steve
Turre, pas toi ?
SB : Non pas vraiment, non. En fait cela prouve que Steve Turre n’a pas toujours bon goût. Il y a eu aussi
une période où les trombonistes faisaient aussi du didgeridoo. J’en ai acheté un mais j’ai vite laissé tomber. En fait je trouve qu’il y a assez de choses à faire avec cet instrument non
?
Sebastien (LLado) va pas se vexer ici j'espère? :)
Tu viens d’un univers familial où la musique était importante ?
SB : Ma mère qui jouait un peu de guitare nous a toujours intéressé à la musique. Elle nous emmenait mes
frères et moi écouter des concerts dans la belle salle de La Chaux de Fonds, là où Keith Jarrett a enregistré certains concerts. Elle était assez classique et nous faisait écouter du Ray Charles,
Louis Armstrong, Harry Bellafonte. Mais le vrai choc pour moi cela a été lorsque mon frère a ramené " Atomic Basie" de Count Basie. Il s'est vraiment passé quelque chose lorsque j'ai écouté cet
album. Je me souviens qu'avec mon big band on écoutait ce disque, assis en rond avec mes copains. Nous étions subjugués par ce qui se passait et par le swing. Cela m'a sensibilisé à l'idée
d’aller chercher le "son", de faire sonner différemment. C’est ce qui me rapproche beaucoup de Marc Ducret sur ce point.
Quelles sont tes influences ?
SB : Mon premier prof, Jacques Henry m’a donné une cassette, celle de Jay Jay Johnson (« The Eminence vol.1
»). Cela a été le premier album de tromboniste que j’ai écouté. Ensuite c’était Curtis Fuller ( « New Trombone »). Puis Frank Rosolino a totalement changé ma conception du trombone. Il
a eu une fin tragique mais c’est quand même un personnage marquant dans l’histoire de l’instrument ( NDR : il s’est suicidé en 1978 après avoir tué ses deux fils). Ensuite j’ai écouté Albert
Mangelsdorff mais j’ai d’abord trouvé cela horrible avant d’y revenir bien plus tard. Masi depuis 4/5 ans, en fait depuis mon arrivée à New York j’ai recommencé à beaucoup écouter ce qu’il
faisait et j’ai été totalement conquis.
Mais ces dernières années, celui qui m’a le plus impressionné c’est assurément Glenn Ferris qui est vraiment
quelqu’un qui est une sorte d’OVNI dans la planète des trombonistes. Quel son ! Son trio avec Vincent Courtois et Bruno Rousselet est une pure merveille. Une fois je lui ai demandé comment il
faisait pour avoir cet air dans le son. Il m’a répondu « je n’ai pas de l‘air dan mon son, j’ai du son dans l’air » ! Il a un truc que les autres n’ont pas. Il joue avec deux barillets.
Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a dit « Samuel, cela fait 25 ans que je bouge cette fichue coulisse, j’en ai un peu marre aujourd’hui ». Donc lui et Mangelsdorff sont les deux qui
ont bouleversé a conception du trombone.
Cela dit je fais du jazz mais curieusement aujourd’hui, ce qui nourrit beaucoup ma musique c’est surtout la
musique classique.
Qu'est ce qui explique cette formidable vivacité du jazz suisse
?
SB : C’est un jazz que l’on connaît mal d’ailleurs, pas bien représenté. Il s’exporte assez difficilement
mais il est vrai que c'est un jazz riche. La raison principale a été durant de nombreuses années, la multiplication des conservatoires régionaux. Maintenant cela est un peu derrière nous car le
nombre de ces conservatoires a été fortement réduit pour se concentrer autour de Zurich, Lausanne, Genève. Mais toutes ces écoles ont un département de jazz qui compte chaque fois 100 ou 150
étudiants par classe. Et puis il y a beaucoup d’aides financières qui viennent au jazz pour nous aider à nous exporter. Maintenant qu’est ce qui fait que ce jazz est de qualité, je ne sais
pas. Toujours est il qu’en ce qui me concerne, j’ai eu la possibilité, après mon apprentissage avec Geoffroy de recevoir une bourse pour aller l’installer à New York. Ce qui m’a ouvert de
nouveaux réseaux mais m’a aussi un peu coupé du jazz Helvétique.
Cette expérience new-yorkaise, elle est essentielle dans ta construction ?
SB : C’est sûr, cela a totalement métamorphosé ma façon de voir les choses. C’était un rêve d’aller là bas
et je continue à être hanté par l’idée d’y habiter, même si j’ai la chance d’y aller environ tous les deux mois. Arriver à New York c’était pour moi comme vivre dans un rêve. Certes c’était un
peu difficile au début de créer des contacts mais de fil en aiguille j’ai réussi à tisser des liens, pas forcement dans des clubs de jazz. Comme par exemple avec Jay Elfenbein qui joue de
la viole de gambe électrique et avec qui on a fait un trio et joué des trucs super bargés dans des rings de boxes. Il y avait Dave Taylor ou John Clark qui joue dans le Mingus Big Band.
Rapidement j’ai rencontré Gerald Cleaver avec qui j’ai créé mon premier quartet. Il y avait aussi Scott Dubois. On a fait notre première tournée en 2006.
Tu viens de signer un album avec Paul Motian (*) autour de la musique de la
renaissance.
SB : Cela a pris beaucoup de temps. D’abord le plus difficile a été de convaincre le label. La musique
baroque ou de la renaissance ont été des musiques que j’ai beaucoup travaillé au conservatoire. Quant à ce qu’en faisaient les jazzmen, je n’ai jamais été vraiment convaincu. C’est souvent très
proche de la musique originale et du coup, très kitsh. Par exemple il y a le projet de Phil Abraham ( « from jazz to baroque ») mais que je trouve de très mauvais goût même si j’apprécie beaucoup
sa façon de jouer. Si Phil lit ce passage, il va me trouver prétentieux :)
Je suis parti sur l’idée qu’il fallait prendre l’essence de cette musique-là et en faire autre chose. La
travailler autrement. Prendre le matériel, l’essence et en faire autre chose. Ensuite j’ai mis 6 mois à écouter tous les airs de Monteverdi afin de trouver les mélodies sur lesquelles je pensais
pouvoir utiliser pour ne faire autre chose. Il y a beaucoup d’arias magnifiques mais il faut éviter le piège de choisir ceux qui en aurait fait quelque chose de très kitsh. Il fallait les diluer
dans autre chose. Cependant dans certains cas, cette mélodie reste très présente. C’est le cas par exemple de la Passacaille qui est très respectée sur la forme, sur la mélodie et sur les
harmonies. Mais il fallait éviter de reproduire strictement les voix. Tout ce travail nous l’avons fait aussi ensemble, à la table, en jouant d’abord le texte à l’identique. C’est grâce à Russ
Lossing que nous avons pu amener cette musique plus loin que ce que le papier disait. Il fallait éviter de rentrer dans cette cage qu’est le monde baroque, qui est certes magnifique mais qui ne
devait être qu’un des éléments fondateurs de ce que nous voulions jouer.
SB : C’est une idée de moi au départ. J’ai contacté le label et je lui ai dit que je voulais jouer avec lui.
Il me fallait des musiciens que je connais bien mais qui sont aussi des gens avec qui il a déjà joué. J’ai donc tout naturellement pensé à Thomas Morgan et Russ Lossing. J’avais là un trio qui
pouvait fonctionner et dans lequel je pouvais m’insérer sans rompre la cohérence.
Pourquoi Motian ? Parce que je savais que dans ce projet il allait pouvoir se placer dans la
sonorité du baroque. Et puis surtout pour moi, qui joue assez peu de notes, je savais qu’il était le seul à pouvoir offrir comme cela de l’espace aux musiciens. Surtout quand il joue ses
cymbales. A chaque coup de cymbale il sort des mélodies que je n’entend chez aucun autre batteur. Il a une manière de jouer unique. Je l’ai écouté durant toutes mes études et je l’écoute aussi
aujourd’hui. Lorsque je l’ai appelé en lui indiquant que c’était sur les conseils de Thomas, il m’a juste dit «
ok, let’s do it ». On a enregistré en décembre 2010. Cela a été un peu sportif parce que, mon avion a eu deux jours de retard à cause des tempêtes de neige. J'avais planifié une seule
répétition que j'ai réussi a faire en sortant de l'avion, la veille de la session d'enregistrement. Je voulais juste arriver deux trois jours plus tôt pour récupérer du jet lag… Du coup…. j’étais
assez tendu lorsque nous sommes rentrés en studio. Mais très vite tout s’est détendu, les blagues ont commencé à fuser. La session s’est déroulée en 5 heures et après nous sommes restés tous les
deux, un long moment à prendre le temps de parler. Ensuite nous avons aussi fait un concerte en juin à New York avec le même casting. Il a adoré le concert. A la fin il m’a dit « I didn’t
know a trombone could play like this ! ». Je lui ai demandé depuis combien de temps il n’avait pas joué avec un trombone et il a reconnu que cela remontait aux années 80 avec Roswell Rudd. Il a
eu l’air d’avoir tellement aimé le concert que je me suis imaginé que si j’habitais New York, peut être qu’il aurait fait appel à moi.
"Hi Samuel.thanks for calling....I enjoyed the gig very
much.........and ...listened to the CD.....loved it......thanks a lot......hope to do it all again sometime.....best....."paul......
Paul Motian
Qui est la doublure de Motian ?
SB : C’est Gerry Hemingway et l’on tourne en février/ mars avec ce projet dans pas mal de villes
européennes. Malheureusement les Français ne semblent pas passionnés. Le problème c’est qu’il est entre classique et jazz mais ni vraiment dans l’un ni vraiment dans l’autre. Du coup cela
bouscule un peu les cases et ne rentre dans aucune logique de programmation.
Ton dernier projet, ou plutôt ton nouveau groupe accueille Marc Ducret. Là encore une
rencontre décisive . Comment s’est elle produite ?
SB : Je voulais constituer un groupe avec de nouvelles personnes pour revenir à un jazz plus… énergique.
J’ai pensé immédiatement à Ducret. Comme Marc est dans la même agence que moi, le lien était plus facile. Il a dû certainement écouter ma musique sur internet car il m’a dit oui tout de
suite.
Peut-être plus que sur Consort in Motion, vous jouez beaucoup plus sur
l’improvisation
SB : Oui c’est vrai même si dans Consort la part d’improvisation était déjà grande. N’empêche que le nouveau
matériel que nous avons avec Marc et avec lequel nous tournons en ce moment est plus écrit. C’est ce matériel qui donnera lieu à une suite « live » à notre précédent album. Avec Marc, il respecte
beaucoup mon travail d’écriture. Mais ce qui se passe en concert c’est que l’on traverse les morceaux. On part avec ce qui est écrit mais sans savoir réellement où nous allons. Comme on connaît
bien le matériel, chacun dans le groupe peut jouer une note ou un thème et l’on sait qu’il va nous embarquer sur le même chemin.
J’ai été fasciné dans cet album par votre façon de vous arrêter tous ensemble, sur ce qui semble
être des impros collectives. Avez vous des signes entre vous ?
SB : Non, pas de signe mais c’est vrai que parfois on ne se l’explique pas. Pas plus tard qu’hier nous avons
eu ainsi une coda fabuleuse où l’on a tous terminé dans le même temps avec la même intention et ça ce sont des moments magiques. En plus il y a une vraie osmose humaine dans ce groupe. Ceci
explique certainement cela. Mais nos morceaux en concert peuvent soit prendre une forme très courte soit s’étendre sur des formats des très longs. L’ordre des morceaux n’est pas défini avant et
chaque soir c’est un nouveau concert.
Dans le disque cette spontanéité a t-elle été conservée ?
SB : Absolument. Il n’y a eu aucune coupe, aucun effet et les morceaux sont présentés tels quels, dans
l’ordre dans lequel nous les avons joué.
Tu vis actuellement à Berlin. C’est une ville qui semble très active sur le plan
artistique ?
SB : C’est juste. Même si je la connais assez mal dans la mesure où je n’y suis jamais. Quand j’y suis je
reste beaucoup chez moi ou alors je vais prendre mes cours de composition. Mais tu sais, pour beaucoup de musicien de jazz, le choix de Berlin est aussi lié au fait que, outre sa jeunesse et son
effervescence, c’est aussi une ville qui n’est pas très chère et dans laquelle il est facile de se loger. Je ne crois pas que je pourrai vivre ainsi de mes seuls concerts en habitant en Suisse.
Beaucoup viennent ici comme John Hollenbeck, comme Kurt Rosenwinkell, comme Greg Cohen qui vient d’aménager.
Mais oui, c’est une ville culturellement impressionnante. Sur le plan de la musique il y a quand même 7
orchestres classiques, 3 opéras, 2 orchestres de radio, 1 orchestre de chambre. Le jazz y est beaucoup moins développé. Il y a le « A Train » le « Bflat », le « Quasimodo » . Trois
clubs à peine….
Tu joues avec des musiciens de jazz là bas ?
SB : Pas beaucoup mais là je commence quelque chose avec John Hollenbeck. On a un projet avec lui, Sébastien
Boisseau et Alban Darche. On commence en janvier. Cela dit il n’y a aucun Berlinois là-dedans.
Et à New York, dans tes connexions, aucun Zorniens ?
SB : C’est drôle parce que l’autre jour on m’a dit que j’avais une conception très « zornienne » du
trombone. Va savoir… mais j’espère le rencontrer car je vais jouer en décembre mars 2012 au Stone. En tout cas je suis un fan de Massada, de Dave Douglas, et Joey Baron je te dis même
pas ( en plus Joey serait d’accord mais il m’a dit que mes tournées sont trop longues pour lui). Mais John Zorn, c’est pour moi quelqu’un qui me semble complètement intouchable….
Tes prochains projets ?
SB : Il y a le tome 2 de « Boundless » qui va sortir. J’enregistre aussi un disque avec Stéphane Leibovici
qui a écrit pour 2 trombones et un soprano. Ensuite je vais à New York pour enregistrer avec Michael Bates, Chris Speed, Michael Saurin avec Michael Blake, Russ Lossing, Michael Bates et
Jeff Davis. Superbe album d'ailleurs. Je me réjouis que tu l'entendes!, . Je participe aussi à un groupe avec un clarinettiste canadien fantastique, François Houle où il y a aussi Benoit
Delbeck ( cf. DNJ), Taylor Ho Binum ( incroyable trompettiste) et on enregistre en Mars pour Songlines.
Qu’écoutes tu en ce moment ?
SB : Je me mets souvent les symphonies de Beetoven sur lesquelles j’essaie de travailler. Sinon j’écoute
aussi ce tromboniste insensé qui s’appelle Vinko Globokar. Il a développé une technique qui fait que quand tu respires dans ton trombone tu dois aussi produire du son. Et c’est très dur notamment
lorsque tu montes dans les aigus.
Propos recueillis par Jean-marc Gelin
A écouter
(*) Cette interview a été réalisée avant la disparition du batteur)
On se réjouit de la nouvelle édition du Dictionnaire du Jazzparu dans la mythique collection Bouquinsfondée par Guy Schoeller. Il devenait
urgent en effet de réactualiser cette bible du jazz, vingt trois ans après la toute première édition. Il en résulte un état des lieux des plus précis de cette musique, si difficile à définir.
L’approche volontairement ouverte ne privilégie aucune époque ou esthétique, déjoue les pièges de la chronologie, inventant un va-et-vient qui bouscule les a prioris.
Avec la nouvelle édition, vous saurez tout ou presque de la jazzosphère française, européenne et même mondiale. Créé en 1988 par
67 auteurs venus d’horizons divers (journalistes -équipe resserrée de Jazzmagazine- musicologues, universitaires, musiciens) sous la direction des trois auteurs principaux, on peut donc lire 3200
articles rédigés au plus près (chaque mot compte) sans volonté d’exhaustivité, mais visant à la précision, selon le même principe (données biographiques, commentaires stylistiques et en fin
d’article, une sélection discographique jusqu’en 2010) : un repère biographique et artistique, une sorte d’état-civil des musiciens, orchestres ou/et formations, labels. Ce nouveau
dictionnaire décline aussi le vocabulaire du jazz, étudie les principaux instruments, analyse le répertoire, établit des synthèses historiques et stylistiques. Augmenté et mis à jour, sans
laisser tomber les grands disparus, plus faciles à repérer que les futures «pointures», avec quelque 400 entrées nouvelles, il laisse encore de côté des « oubliés » qui se sentiront
frustrés, d’autant que le jazz vocal a une place d’honneur (Virginie Teychené, Stacy Kent, Anne Ducros, Jeanne Added font leur entrée) … Ceci dit, Frank Sinatra et Julie London par
exemple, qui ne figuraient pas dans les éditions précédentes, font leur apparition, ce qui n’est que justice.
Mais comme le souligne avec humour l’exergue de George Bernard Shaw :
Un dictionnaire est comme une montre : indispensable mais jamais à l’heure.
Ce livre devient vite un livre de chevet, une somme, pratique à consulter dans cette formule compacte sur papier velin,
favorisant les rencontres les plus décisives comme les plus insolites. Destiné aux amateurs aussi bien qu’aux spécialistes, sa présentation efficace ( classement alphabétique, indispensable index
qui permet très vite de retrouver l’information recherchée) favorise le plaisir de la consultation aléatoire : on ouvre le dico pour chercher une référence et on se surprend à ne plus le
quitter, sautant d’un nom à un autre. Nul besoin de photos, si ce n’est en couverture ( l’incontournable Miles Davis par Giuseppe Pino ), le propos étant de rédiger des portraits de musiciens,
d’écrire les pages du Livre du jazz.
Incontournable!
NB : Il y a même une petite énigme sur la dédicace à Michel Boujut, récemment disparu, cet homme du cinéma, grand
amateur de jazz, signataire d’un seul article, a priori extrajazzosphérique.» Trouverez-vous ?
Motema music/ Integral
classic
Un nouveau chanteur se présente sur le label Motema music, il se nomme Gregory Porter. Et la liste des jazz singers mâles est assez réduite pour que l’on prête l’oreille.
Il a un bel organe, disait-on avant, une voix grave et chaude, profonde, posée et juste. Evidemment, on l’attend au tournant des standards, on va directement à la plage « Skylark » et à celle de
« But not for me ». Sans faute. Il s’en sort bien, il a la technique, la puissance sur tempo lent ou plus rapide. Il a passé le test, et pourtant quelque chose résiste. On essaie
encore « Blue Nile » de Wayne Shorter, où il rugit de belle manière. Et après ce sont ses propres musiques et textes que l’on entend, eh oui, c’est rare ça, un
auteur-compositeur-interprète.
D’où vient cet oiseau rare dont on ne peut savoir exactement l’âge d’après la photo de pochette en contrejour, où il marche sur une plage ? Il est New-Yorkais à présent après une enfance en
Californie, et il a travaillé à Broadway, ce qui s’entend. Voilà, il ne swingue pas , il vient plutôt du chant classique, avec des influences fortes : sa voix puise sa force du blues, mais
on entend aussi toute la musique noire, la soul, le gospel comme le dernier a capella, « Feeling good » magnifique. Ce qui est vraiment jazz, c’est la musique du trio qui swingue, devenant
l’écrin de cette voix puissante où domine un pianiste vibrant Chip Crawford, très bien accompagné par Aaron James à la contrebasse, Emanuel Harold et Chuck Mcpherson à la batterie. Sans
oublier quelques belles interventions musclées des trompettistes Melvin Vines, Curtis Taylor, Kafele Bandele, des altistes Yoske Sato et James Spaulding (splendide sur Black Nile et Wisdom) et du
tromboniste Robert Stringer qui impulsent des rythmes cuivrés.
Le disque commence avec un thème « Illusion », une romance chagrine (piano-voix ). L’album, que l’on peut ranger dans la catégorie « love and protest » évoque des complaintes d’amour déçus,
perdus, puis de façon plus universelle, remonte aux sources : « Water » est quand même le titre de l’album .
Mais la révélation vient plus tard …à qui sait attendre avec ce drôle de titre « 1960 What ?», énergique, vibrant. C’est de la soul, du R&B. En fait, il y a une couleur d’ensemble
même si les chansons n’ont pas toutes été composées à la même époque. Porter ne rappele pas le velours de la voix de King Cole, mais il sait imposer son rythme quand il chante.
On est plus qu’agréablement surpris par ce premier album, fluide et prometteur et dans un contexte où les voix mâles ne font pas recette, on ne peut qu’attendre la suite !
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