Ce dernier vient de se voir confier le blog jazz de Libé.
Sacrée challenge et je sens qu'on va pas tarder à lui piquer ses scoops.
Bravo Bruno, bon gig et continue à faire vbrer cette musique !
La collection Jazz Icons constitue ce qui ce fait de mieux en matière d’édition DVD de concerts ou de prestations télévisées de jazzmen américains de passage en Europe. Un travail soigné de restauration de l’image et du son, un livret explicatif et complet de 24 pages, intégrant photos et anecdotes truculentes. Et enfin et surtout, des professionnels sérieux et honnêtes qui payent les droits d’éditions et publient des documents exceptionnels avec l’accord des ayant droits (chose rare dans l’industrie du DVD où la plupart des documents d’époque sortent en édition pirate et trouvent malheureusement des réseaux de distributions normaux).
Parmi les 7 nouveaux DVD qui constituent la troisième série de la collection Jazz Icons (tous excellents), notre choix s’est concentré sur trois grands saxophonistes incontournables, présents dans trois DVD indispensables.
Lionel Eskenazi
JJJJ CANNONBALL ADDERLEY: « Live in ’63 » HHHH
Au début de l’année 1962, Julian « Cannonball » Adderley transforme son quintet en sextet, en intégrant le génial flûtiste, saxophoniste ténor et
hautboïste Yusef Lateef. Cette formation légendaire qui comprend aussi Nat Adderley au cornet, Joe Zawinul au piano, Sam Jones à la contrebasse et Louis Hayes à la batterie, va devenir l’un des
meilleurs et des plus inventifs orchestres de jazz de cette période. Ils remporteront un très grand succès en sillonnant pendant deux ans les scènes du monde entier et enregistreront
(exclusivement en « live ») des disques essentiels (In New-York, In Europe, Jazz Workshop Revisited et Nippon Soul). La première partie de ce DVD nous les présente en concert en Suisse à
Lugano, le 22 mars 1963. Il s’agit d’un formidable concert qui a d’ailleurs été édité en CD et qui est correctement filmé par la TV suisse, en vidéo noir et blanc, mettant en avant chaque
musicien du sextet. Yusef Lateef se taille la part du lion, notamment à la flûte sur Angel Eyes (titre inédit joué en quartet et absent de l’édition
CD), et au hautbois sur le bluesy Trouble in Mind. Les frères Adderley en grande forme effectuent des chorus ébouriffants à chacune de leur
intervention. Joe Zawinul, méconnaissable, portant un smoking et une coupe de cheveux fortement marquée par une raie horizontale sur le côté, assure un swing pétillant et très churchy. En fermant les yeux et en se concentrant sur son jeu de piano, on pourrait croire que ce pianiste blanc autrichien est un afro-américain natif de
harlem ! La complémentarité rythmique du contrebassiste Sam Jones et du batteur Louis Hayes est tellement extraordinaire que le grand Oscar Peterson les intègrera ensemble dans son trio,
trois ans plus tard. On peut apprécier leur talent de soliste sur Trouble in Mind pour Sam Jones et sur Bohemia After Dark pour Louis Hayes. La deuxième partie de ce DVD est moins intéressante, elle a été enregistrée
deux jours avant dans un studio TV en Allemagne, dans un décor affreux, la réalisation est un peu brouillon et propose des cadrages assez inhabituels (on intègre des bouts de musiciens dans un
décor plutôt que le contraire). Le groupe ne joue que trois titres dont Jessica’s Day et Jive Samba,
déjà interprétés lors du concert de Lugano. C’est donc pour le magnifique Brother John (une composition de Lateef interprétée au hautbois et dédiée à
John Coltrane) que toute notre attention se portera.
Lionel Eskenazi
JJJJ RAHSAAN ROLAND KIRK : « Live in ’63 & ’67 »
Ce DVD est
indispensable car l’écoute des albums de Roland Kirk ne suffit pas à bien comprendre et à pouvoir adhérer pleinement à l’univers musical de ce phénoménal multi-instrumentiste, qui à lui seul
sonnait comme une section de saxophones (il jouait aussi diverses flûtes, sifflets, appeaux et sirènes). Roland Kirk jouait de trois saxophones simultanément : le sax ténor, le manzello
(sorte de soprano recourbé) et le stritch (sorte de long alto droit). Cette « performance » ne faisait pas de lui une bête de foire, mais un véritable musicien-compositeur qui entendait
sa musique à plusieurs voix, un artiste aveugle qui a développé une hyper-sensibilité et une ouïe démesurée, ainsi que des capacités respiratoires hors du commun (la maitrise de la respiration
circulaire). Le DVD démarre par une émission de la TV belge (Jazz Pour Tous) en 1963, avec une très belle image parfaitement restaurée et une
réalisation sobre et efficace, toujours au service de la musique. Il est accompagné d’un trio efficace où l’on distingue un jeune batteur de 25 ans au jeu vif et subtil qui n’est autre que Daniel
Humair ! Sur Three for the Festival, Kirk réalise un véritable tour de force, introduisant le morceau avec ses trois saxophones, puis proposant
un remarquable chorus de flûte avant de revenir à ses furieux saxos. Puis l’on se retrouve au Rolando, club de jazz Hollandais avec une réalisation plus nerveuse. Une version de Bag’s Groove qui décoiffe avec un Daniel Humair en grande forme et une très belle interprétation à la flûte de Lover
Man. La troisième partie du DVD se situe quatre ans plus tard en Norvège lors du festival de Kongsberg. Kirk y est encore plus impressionnant (il a enregistré entre temps de remarquables
albums comme Rip, Rig & Panic, Here Comes a Whistleman ou Now Please don’t you Cry Beautiful Edith) et se trouve entouré de pointures tel que le contrebassiste NHOP ou le pianiste au jeu bluesy Ron Burton. La mise en
images n’est pas mémorable mais les versions de Blue Rol (où il joue de la clarinette !) et de Making
Love After Hours sont de grands moments de musique très intense.
Lionel Eskenazi
JJJJ SONNY ROLLINS : « Live in ’65 & ’68 »
Au Danemark en 1965, Sonny Rollins, le crane rasé de près, joue en trio au festival
de jazz de Copenhague. Il est accompagné du contrebassiste NHOP et du batteur Alan Dawson. Les caméras danoises n’ont que trois musiciens à filmer, mais elles ont vite compris que c’est sur Sonny
qu’il faut se concentrer et surtout ne pas le lâcher, car il est dans un grand jour et va faire exploser la baraque. On peut même dire que ce soir là, il invente un nouvel instrument : le
saxophone ténorme ! Après deux excellents morceaux qui lui servent de warm-up (There will Be Another You et le célèbre St Thomas), il passe aux choses sérieuses en entremêlant dans le même morceau les thèmes d’Oleo et de I Can’t Get Started. Il va alors partir dans une furieuse improvisation mémorable de 30 minutes sans beaucoup reprendre son souffle, avec des clins d’œil et
des réminiscences à 52nd Street Theme et Alfie, puis il intègre le thème de Sonnymoon for Two et enchaîne sans temps mort sur Darn That Dream et Three Little Words. Un instant de pur bonheur et qui est en plus, remarquablement bien filmé par la TV danoise. Ces trente minutes (qui se situent entre la 24
ème et la 54 ème minute du DVD) demeurent un des plus grands moments de jazz télévisé que j’ai pu voir. Sonny est à son sommet et s’envole très loin, noue emmenant avec lui dans sa furieuse
improvisation, l’émotion est à son comble et il est très difficile d’en sortir indemne. Il est d’ailleurs fort dommage qu’il n’existe pas un CD de ce mémorable concert. La deuxième partie du DVD
nous le montre toujours à Copenhague, mais dans un studio de la télévision danoise, trois ans plus tard. Sa barbe a poussé et il joue cette fois-ci en quartet (avec Kenny Drew au piano et le même
NHOP à la contrebasse). Il va effectuer une remarquable prestation (bien que très en-dessous par rapport concert précédent) avec notamment une belle version de On Green Dolphin Street . Les images sont belles et bien composées, l’éclairage est soigné et le montage efficace par rapport à la narration
musicale. Lionel Eskenazi
Tzadik 2008
John Medeski ( claviers), Chris Wood (cb), Billy Martin (dm)
Les lecteurs assidus des DNJ s’en souviennent, le précédent album de ce bouillonnant trio (à mon sens l’un des plus doués du moment), nous avait absolument conquis. Du genre à rester de longues
années dans les favoris de son Ipod. C’était un album avec Scofield et cela déménageait sérieusement. Vous vous en souvenez sûrement et cela a dû rappeler quelques bons souvenirs à John Zorn qui
en 1993 avait brièvement accueilli ces jeunes trublions sur la planète Masada. De quoi lui donner quelques idées au passage. Dans son entreprise gigantesque, Zorn a en effet composé plus de 300
titres devant constituer l’ossature du livre des anges dont il confie régulièrement l’interprétation aux amis de passage. Et c’est ici ce superbe
trio qui pour le volume 11, s’y colle et se voit confier l’interprétation du Livre 2.
Formidables interprètes de l’idée zornienne, Medeski, Martin & Wood ne trahissent pas son auteur et restent fidèles à l’esprit jazzo-rocko-klezmero-trash de son auteur. Le risque était grand pour eux de les voir au pire se dénaturer, au mieux qu’ils se retrouvent dans cette entreprise telle une poule devant une brosse à dent. Mais ils parviennent habilement à éviter cet écueil. A ce jeu là, MM&W ne perdent pas leur âme mais insufflent une réelle personnalité et y mettent presque une petite dose d’ironie irrévérencieuse n’hésitant pas quand il le faut à faire quelques pieds de nez à l’esprit Zornien. Alternant le clavier électrique ou acoustique, John Medeski ne singe pas Marc Ribot et imprime sa marque et la couleur du groupe. Ce qui n’était pas gagné sur le papier tant l’univers de ce trio de trublions semblait peu commun à l’univers de Zorn. Or chacun des membres du trio y est épatant et l’on apprécie autant leur sens de la forme, mettant en valeur le génie compositionnel de Zorn que le déchaînement des « groove » lourds sur lesquels la basse de Chris Wood fait merveille et semble réinventer l’instrument. Il fallait une sacrée musicalité pour pourvoir entrer ainsi dans ce livre des anges sans y perdre sa personnalité. Et il fallait beaucoup de talent aussi à ce trio pour nous faire sortir d’une musique qui, avec le temps et l’habitude d’entendre ce répertoire commence à prendre des formes répétitives un peu (trop) connues. C’est tout le mérite de ce groupe qui parvient alors à nous faire redécouvrir sur son propre terrain une musique qui pourtant lui était a priori étrangère. Jean-Marc Gelin
JJ Doolin’ : “Girl talk”
Cristal 2008
Emmanuelle Rivault (vc, g), Evelye Sornay (vc), Vérène Fay (vc), Pierre Cammas (p), Gérard Maurin (cb), Michel Santanastasio (dm), Michel Barrot (tp)
Nouvel album de ce trio de chanteuses avignonnaises. Du jazz bien sûr mais surtout du swing dans la pure
tradition sur des arrangements qui ne cassent pas trois pattes à un canard mais qui donnent un album dans l’ensemble plutôt sympa. On pense parfois aux 6 ½ de Pierre Gerard Verny investit dans le
même type de travail. Ces trois excellentes chanteuses qui évoquent ces voix américaines des années 50 à l’instar des Andrew sisters avec visiblement beaucoup de gourmandise mutine. Ici la place
est même parfois laissée aux musiciens et notamment au trompettiste Michel Barrot qui s’y connaît pour ajouter du swing au swing. On prend plaisir à l’écoute de cet album et à la découverte d’une
très belle voix d’alto. C’est sans prétention mais suffisamment sympa pour donner envie d’aller les écouter sur scène. Deux réserves toutefois, une prononciation de l’anglais pas toujours à la
hauteur et une reprise du dansez sur Moi de Nougaro trop soucieuse de respecter l’original. Jean-Marc Gelin
Le Chant du Monde – Harmonia Mundi
Ce mois-ci parait le dernier opus en date de Simon Goubert. Pour ceux qui ne le savent pas encore, Simon Goubert est un batteur de jazz français de 48 ans originaire de Rennes. Cet élève et compagnon de route de Christian Vander au sein de Magma signe son premier album, « Haïti », en tant que leader en 1991. Après « Couleurs de peaux » paru en 1993, "L'Encierro" en 1995 et « Le Phare des Pierres Noires » en 1998, c’est en 1999 que Simon Goubert est aussi remarqué pour ces travaux de compositions dans le trio BFG avec Emmanuel Bex et Glenn Ferris, et intègre la même année le quintet Pentacle avec la pianiste Sophia Domancich. Le double album "Désormais" est enregistré en 2001 avec Boris Blanchet, Sophia Domancich et Michel Zenino, marquant le début d’une collaboration étroite entre les musiciens de ce quartet remarquable. En omettant volontairement de citer bien d’autres projets et aventures musicales diverses, il faut quand même souligner que Simon Goubert reçoit en 1996 le Prix Django Reinhardt qui désigne le meilleur musicien français de jazz de l’année. Il est le premier batteur à avoir été couronné par ce prix. Après une carrière de musicien indépendant entamée de succès, ce dernier disque paru en 2008, « Background », met en scène de nouveau le quartet actuel du batteur, avec en guise d’association de timbres inattendus deux musiciens de la nouvelle génération en la personne de Emmanuel Codjia à la guitare et Pierrick Pédron au sax alto et soprano. Le batteur, également claviériste, peut donc s’appuyer sur un socle solide pour présenter cette Musique d’aujourd’hui d’une évidente majesté qui doit tant au passé, se projetant ainsi vers le futur. Il faut ici saluer la nouvelle démarche d’authenticité de ce créateur incontestable. Sans que cela soit uniforme, l’exigence du musicien se manifeste tout au long de ses compositions et de l’ensemble de ses interventions. Le déroulement du disque appelle à la méditation, au recueillement, mais aussi à la reconnaissance des pères fondateurs de la Musique libre, comme si souvent sur un disque de Simon Goubert. Si l’on connaît bien tous les membres de ce sextet au travers d’autres formations, il faut tout de même attirer l’attention sur Manu Codjia, trop discret à mon goût sur les 3 premières plages du disque, qui mérite bien plus qu’un succès d’estime, à noter sa formidable interprétation survoltée du standard « Hackensack » aux cotés du fidèle Michel Zenino. A signaler aussi l’hommage à Elton Dean (« Mister Dean »), saxophoniste britannique et l’un des fondateurs de « Soft Machine », aujourd’hui disparu, avec lequel Simon Goubert avait formé le groupe « Soft Bounds ». Parmi ce riche vivier de musiciens qui regroupe les batteurs français les plus incontournables, Simon Goubert tient une place évidente, avec entre autres à ses côtés André Ceccarelli, Franck Aghulon, Louis Moutin, Benjamin Henocq… Ce qui se joue de mieux dans le domaine de la percussion contemporaine. Tristan Loriaut
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