Les Dernières Nouvelles du Jazz
Les Dernières Nouvelles du Jazz
Samuel Charters
Naïve
183 p.
Bebo Valdès n’est pas totalement un inconnu. Pour beaucoup d’entre nous c’est le pianiste cubain légendaire de Calle 54 remis sur le devant de la scène par le film Buena Vista Social Club. Pour d’autres c’est aussi le père d’un autre grand pianiste, Chucho Valdès. Mais qui connaît chez nous les Lucuona Cuban Boys ou la Orquesta El Sabor de Cuba ? Quasiment personne, sauf quelques érudits de musique cubaine et de salsa telle qu’on la jouait dans les orchestres de danse dans les années 50 / 60.
Samuel Charters, producteur, journaliste et écrivain réalise ici un travail de portraitiste absolument passionnant. Portrait d’un musicien qui depuis la révolution cubaine s’est réfugié en Suède où il a refait sa vie, mais aussi portrait remarquablement écrit où l’auteur dévoile peu à peu son amitié pour celui qu’il a suivi durant près de 4 années. Au-delà du simple exercice convenu qui consisterait à retracer fidèlement les étapes de la carrière de Bebo (certes mise longtemps entre parenthèses), Samuel Charters fait œuvre plus large. Car il s’agit moins de la vie d’un musicien que de celle d’un homme brisé puis reconstruit, celle d’un musicien exilé dans un pays qui n’est pas le sien mais qui par sa musique, survit. Un homme qui vécu dans l’injustice d’un quasi anonymat durant 35 ans d’exil à Haninge en Suède et dont le caractère légendaire fut révélé lors du film Buena Vista Social Club. Alors Samuel Charters qui sait bien que son sujet qui fut l’un des plus grands compositeurs et arrangeurs de musique cubaine malheureusement réduit durant de longues années au rôle de pianiste de bar dans des hôtels de luxe, va chercher ailleurs la racine de son sujet. Et c’est alors moins le portrait d’un musicien dont il s’agit que celui d’un artiste en exil. Avec beaucoup d’intelligence et de pédagogie Samuel Charters contextualise, prend le temps de s’arrêter sur l’histoire de Cuba et ses relations troubles avec les Etats-Unis, décrit les maisons tristes, le froid qui perce derrière les fenêtres lorsque le vieux pianiste dans un studio de Stockholm enseigne à un jeune orchestre de salseros suédois. Samuel Charters parle aussi de ses enfants (ceux qu’il a eu en Suède) , s’intéresse à la façon dont ils se sont intégrés dans la société Suédoise, et s’arrête sur le regard presque incrédule qu’il jette affectueusement sur leur père. On est saisit d’une réelle émotion à l’évocation du souvenir du départ de Cuba, pays dans lequel malgré ce retour tardf de gloire, Bebo Valdès ne reviendra jamais. On suit ce regard mutin mais terriblement fataliste de ce vieux pianiste visiblement trop brisé pour s’émouvoir sans sourire de ce retour en grâce à l’âge de 85 ans.
Jean-Marc Gelin
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