Vendredi 3 juillet 2009 5 03 /07 /Juil /2009 08:25


ECM Jazz 2009

Louis Sclavis (cl, ss), Mathieu Metzger (ss, as), Maxime Delpierre (g), Olivier Lété (b), François Merville (dm)

 Le dernier album de Louis Sclavis est assez surprenant. Il ne manquera pas en tout cas, d’étonner ceux qui suivent de près son travail et qui n’avaient pas manqué de saluer comme il se doit le précédent album, « L’imparfait des langues ». Car il y a dans ce nouvel opus un travail beaucoup plus épuré qu’à l’accoutumée. Sclavis y semble en effet beaucoup plus apaisé, moins nerveux. Ce qui doit se comprendre dans la thématique de cet album autour de l’Odyssée d’Homère. Il y est en effet question, comme le dit Sclavis lui-même, de se perdre et de s’égarer. Comme il nous le disait en interview, il y a deux façons de se perdre : perdre sa route et se perdre soi-même. D’où un sentiment qui prédomine à l’écoute du disque, de flottement et de no man’s land. Avec cette formation de jeunes musiciens qui l’accompagne depuis quelques temps il parvient ainsi à créer un climat qui évoque à la fois l’absence et l’ancrage dans les racines très terriennes où vient se greffer la notion de rites païens en référence aux chants antiques ( Bain d’or) . Dans Lost on the way, l’attaque sauvage des tambours évoque ainsi des scènes tribales résonnant au loin, alors que le jeu de Sclavis nous ramène à une plainte inquiète et à l’angoisse de la solitude lointaine. C’est une épopée qui nous est racontée avec ses moments de doutes, ses phases de calme qui précèdent la tempête sauvage, le paroxysme des éléments déchaînés, l’absence d’Ulysse et surtout la prédominance du voyage. Avec une très grande expressivité, Sclavis convoque dans sa musique les notion de temps qui s’écoule lentement et d’espace, l’horizon proche et lointain.

Pas de claviers ici mais un personnel en partie renouvelé. Mathieu Metzger (que l’on entend aussi dans le formidable album de Ducret – cf. ci-dessus) vient avec talent remplacer Marc Baron et Olivier Lété prend la contrebasse. François Merville (associé depuis des années à Sclavis) et Maxime Delpierre (dont la collaboration est plus récente), poursuivent leur collaboration avec Louis Sclavis, pièces essentielles de son nouveau dispositif où il est question de créer une pâte sonore, une couleur qui n’est pas sans rappeler à certains égards le magnifique travail que le guitariste avait signé il  y a quelques années avec Limousine.

Louis Sclavis laisse beaucoup de place au jeu et aux sons que les musiciens trament en contrepoints et en écheveau subtils ( la patiente pénélope devient muse dans les Bruits à tisser) et dans l’écoute collective de la musique et du silence à l’image de ce Abord Ulysse’s boat où l’on comprend tout le soin porté à fabriquer le son et à créer un climat parfois inquiétant. Dans cet exercice-là, Sclavis effectivement s’expose moins laisse beaucoup plus de place à Metzger qu’il ne le faisait avec baron. Il nous emmène finalement vers une tragédie à l’antique dans un double corps à corps, celui d’Ulysse avec les éléments mais aussi peut-être celui de Sclavis avec lui-même. Jean-marc Gelin

 
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Vendredi 3 juillet 2009 5 03 /07 /Juil /2009 07:33

Laborie Jazz 2009

Emile Parisien, Ivan Gelugne, Sylvain Darrifourcq

 


C’est bien au-delà de la simple notion de quartet. Il y a d’ailleurs quelque chose de presque incongru à parler du nouvel album de « Emile Parisien » tant la dimension collective y est fondamentale. Emile Parisien, jeune prodige du saxophone soprano, élève et témoin s’il en est de la grande réussite de l’école de Marciac, n’est pas ici dans la démarche d’un disque de mise en valeur de lui même. Il en est même aux antipodes. Car ce dont il est question ici c’est surtout de la construction collective de la musique. Porter le propos musical ensemble un peu à la manière d’une troupe de théâtre qui aurait écrit, mis en scène et interprété ensemble. Dans cet album où les compositions sont des œuvres collectives à l’exception de la sublime reprise inspirée de Malher, il y a une intelligence partagée de ce qu’ils disent. Une compréhension parfaite de leur texte musical. Dans une expressivité très forte, convoquant des sentiments extrêmes, de l’humour à l’angoisse, au suspens, à l’attente, ces quatre-là partagent les mêmes intensités au même moment. C’est pourquoi la musique qu’ils jouent se situe à des années lumières des traditionnels quartets enchaînant les chorus. Le propos ici est de créer de l’émotion et de faire passer l’auditeur par une palette de sentiments forts. Sanchator De profundis crée ainsi une lente progression qui culmine et redescend ensuite vers des limbes plus apaisés. Dans Darwin à la Montagne, au-delà des effets de collage, on ne peut s’empêcher de penser parfois à Mingus. Après la gravité de Sanchator, le quartet joue de l’humour, de l’espièglerie un peu et surtout de l’inattendu. Des surprises musicales peuvent ainsi surgir, de la petite interjection aux grondements furieux. Dans le Requiem Titanium se crée une incroyable mise en tension par l’ostinato sur deux notes de piano sur lequel se déroule le propos et par le martèlement de la batterie. Tout s’organise ensuite autour des méandres de Emile Parisien absolument génial au soprano semblant alors tel un électron libre et puissant, s’échapper librement de cet univers oppressant. Sur la pièce tirée de  Wagner (Le bel à l’agonie), le quartet crée une remarquable version ténébreuse. Plus ténébreuse que Wagner lui-même. Une sorte d’exploration du grave profond, du magma rugissant mais aussi création d’un flottement organisé dans cet univers de purgatoire.

De bout en bout nous restons en éveil. Car en emmenant la musique sur un autre terrain, ce quartet se montre audacieux et créateur, puisant en parfaite cohérence dans tout leur patrimoine musical. Que celui-ci vienne du quartet de Coltrane, de Zappa ou encore du classique c’est dans un syncrétisme original qui leur appartient réellement qu’ils développent leur propre univers. Emile Parisien dont on suit depuis quelques années l’évolution remarquable s’inscrit avec ce quartet dans la démarche des plus grands qui au-delà de sa seule technique de jeu sait s’entourer de superbes musiciens qui jouent ave  talent une musique forte et radicalement inclassable. A découvrir d’urgence. Jean-Marc Gelin

 

 

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Jeudi 2 juillet 2009 4 02 /07 /Juil /2009 00:33

Dans le petit monde du jazz dans lequel nous évoluons, l’univers peut nous sembler étroit et parfois confiné. Un peu étouffant. Dans ce microcosme dont on fait assez rapidement le tour, tout le monde se connaît et se reconnaît, à l’entrée des clubs de jazz et dans les « milieux autorisés ». Comme dans toutes familles nous avons nos guerres de clans, genre de guerre des boutons qui ne dure jamais bien longtemps. C’est drôle de voir les tranchées sans merci entre les « pro » et les « anti » qui d’un mois sur l’autre basculent dans le camps d’en face et fraternisent avec les ennemis d’hier au gré d’un concert ou du dernier disque entendu et autour duquel on se retrouve en se tapant sur le ventre. Nous avons nos codes, nos écoles et évidemment le soleil brille bien plus fort chez nous qu’en face. On a nos « Monseigneur Lefebvre », nos partisans de la musique en latin, nos figues aigres et nos raisins moisis. Cela n’a guère changé avec le temps et les « clochers » sont assurément bien gardés. Les partisans du jazz comme-ci ne se mêlent que rarement aux partisans du jazz comme ça et l'on voudrait nous faire croire à la suprématie des journaux de jazz « web » sur les journaux de jazz « papiers » lançant ainsi de faux débats sous l’oeil amusé ou consterné d’un public qui s’en bat les oreilles comme de son premier album de jazz. 

 

Et c’est en partant de ce constat que certains en ont tiré la conclusion que le monde du jazz est un monde qui ne peut se contenter de cet espace clos et par trop fragmenté en chapelle. Il est urgent de se retrouver, de regrouper nos forces, de fusionner en quelque sorte. Car c’est à se diviser que l’on s’étiole. Or le jazz a besoin d’ouverture, de révolution et même de s’alimenter constamment de fausses notes. C’est ce qui lui donne vie.

Et par chance, l’ouverture nous allons la retrouver, l’été venu avec tous ces festivals, sortant ainsi de l’univers des réseaux de tel ou tel club pour aller à la rencontre d’un public pas toujours érudit mais toujours composé d’auditeurs formidablement généreux et curieux.

La révolution, nous la connaîtrons plus tard. A la rentrée. Des signaux de changement. Des signes de l’existence d’un monde en mouvement. D’une remise en cause perpétuelle de ses certitudes et de ses formats. Remise en cause sans laquelle tout risquerait de décrépir avant de tout simplement périr. Ces minis- révolutions sont une saine obligation qui nous est faite à tous, journalistes, musiciens, publics. Car le jazz ne cesse de tirer sa vie et sa formidable vigueur de ses petites morts domptées et toujours surmontées.

Des grincheux crieront alors aux fausses notes. Des puristes se lèveront, vilipenderont, quitteront la scène en criant au scandale ou bien jubileront bêtement dans leur coin. Ils en oublieront que le jazz c’est aussi l’art de composer avec la fausse note. L’essentiel en jazz c’est que cette fausse note soit toujours voulue et toujours bien placée. C’est là tout l’enjeu.


Jean-Marc Gelin
Redacteur en chef 

 

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Mercredi 1 juillet 2009 3 01 /07 /Juil /2009 07:54

Gitanes jazz (réed) 2009

Marc Richard (cl), Göran Ericksson (as), Philippe Baudouin (p), Patrick Diaz (bjo), Gérard Gervois (tuba), Patrick Artero (tp), Claude Gousset (tb), Daniel Huck (vc), Daniel Barda (tb), Bernanrd Laye (dm), André Villeger (as) etc….

 

Chers Jeunes musiciens,

Jeunes musiciens, vous qui vous produisez dans les tremplins de jazz et autres scènes où l‘on est censé découvrir de jeunes talents tout frais émoulus de quelque école « conservatoriale », où l’on apprend tout bien comme il faut, cette musique est pour vous. Elle est même OBLIGATOIRE  dans votre cursus. Car, jeunes musiciens qui jouez tous «  monstrueux » comme on dit à l’âge où l’on en a pas fini avec ses boutons d’acné et son verre de lait au petit-déjeuner, cher jeunes musiciens qui par malheur n’aurez même pas le plaisir éphémère et furtif de devenir jamais des éjaculateurs précoces puisque de toute façon, on vous a surtout appris à ne pas bander du tout, chers jeunes musiciens, cette musique est pour vous. Et ce sera là votre premier acte de rébellion contre tous les bien-pensants, ceux qui croient que le jazz est trop sérieux et qu’il vaut mieux aller tripoter Robert Wyatt ou Led Zep dans le sens du poil plutôt que de faire de musique qui vous ferait marrer un grand coup.

Si vous devez apprendre à faire du jazz, entendez par là «  jass » dans le sens tirer un bon coup, et prendre un pied énorme, alors allez écouter cette réédition de l’Anachronic Jazz Band. C’était l’époque où il y avait des gars comme Alain Guerini, fondateur du CIM qui aimaient tellement le jazz qu’ils ne faisaient aucune distinction entre New Orléans et be-bop, entre jazz Hot et Jazzmag et qui ne pensaient qu’au plaisir de jouer (formidablement bien d’ailleurs). Jetées aux orties les figues moisies et les raisons aigres, ils avaient décidé de jouer une musique ANACHRONIQUE, et de s’attaquer à des hauts thèmes du bebop, des thèmes d’une rare difficulté technique, par la bande joyeuse du New Orléans. Imaginez un Yardbird Suite de Charlie Parker, un Blue Monk de Thelonious ou plus fort encore ( quoique moins convaincant) un Giant Steps de Coltrane façon Nouvelles Orléans, Haricots Rouge et Claude Luter. Fallait oser, fallait le faire et ces gars-là l’ont fait et ça jouait sacrément grave. Entre 1976 et 1978, ces gars là mettaient le feu aux poudres de Etampes jusqu’en Allemagne avec leurs arrangements de folie et leurs solistes incroyables. Il ne suffit que d’entendre les chorus de Patrick Artero ( c’est pas possible y va s’faire péter la glotte !!), les touches subtiles de Philippe Baudouin, l’humeur badine de ClaudeVilleger ou de Marc Richard à la clarinette pour s’en convaincre. Et pourtant jeunes musiciens qui faites là (je vous vois) une sorte de moue dubitative, on pourrait vous mettre au défi d’écrire une musique aussi complexe, faites de contrepoints et de contre-chants joyeux sans y perdre votre swing. Certes je vous le concède il y a quelques moments un peu mièvres ( comme ce Move pas top) mais quelle énergie ( leçon n°1 pour vous), quel plaisir de jouer ( leçon n°2), et enfin quel swing ( leçon n°3) !

Et la conclusion de tout ça c’est qu’il serait bon, salutaire et indispensable de revenir à cette source intarissable quel qu’en soit le propos, quelle que soit l’époque et quel que soit le prétexte musical. Allen Toussaint y revient, Patrick Artero (cf. chronique ci-dessous) la modernise un peu, d’autres comme Steve Bernstein aux Etats-Unis ou encore Dave Douglas par exemple la détourne astucieusement. Il serait bon que vous tous, jeunes musiciens, vous vous débarrassiez enfin un  peu de votre égo tourmenté et preniez exemple sur vos glorieux aînés. Ceux-là assurément bandent encore. Jean-Marc Gelin

 

 

 

 

 

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Mercredi 1 juillet 2009 3 01 /07 /Juil /2009 07:46


Lewis Porter-Michael Ullman-Edward Hazell

Traduit de l’anglais par Isabelle Leymarie et Mathilde Gerbeaux

Sous la responsabilité de Vincent Cotro.

Editions Outremesure

480p, 119 figures musicales, 101 photographies

Prix public 40 euros

Avec cette histoire du jazz des origines à nos jours, dans la  belle collection Contrepoints des éditions Outre Mesure, on pouvait s’attendre à un véritable bouquin pour spécialistes, d’autant que la rédaction de cet opus conséquent est due en grande part à  l’infaillible Lewis Porter, auteur du livre-référence sur John Coltrane, une  bio pas « biopic » du tout, la bible sur le dieu de la galaxie jazz, qui a obtenu, on s’en souvient, le Prix du Livre de Jazz  2007 de l’Académie du Jazz.

C’est Vincent Cotro universitaire et chercheur qui a supervisé la traduction d’Isabelle Leymarie et Mathilde Gerbeaux ainsi que la mise à jour de ce livre des origines, qui ne s’arrête pas au free jazz. Vingt-trois chapitres clairement annoncés découpent la chronologie de cette musique, étudiant les mouvements musicaux ( les débuts, le swing, le bop, le free, Bill Evans et le piano jazz moderne…) ou la vie des musiciens de premier plan. On se régalera donc de retrouver les maîtres du jazz, Sydney Bechet, Louis Armstrong, Duke Ellington, Count Basie, Charlie Parker évidemment, Miles Davis, John Coltrane, Ornette Coleman. Les « seconds couteaux »  ont aussi droit à une juste reconnaissance, on ne peut prendre en faute les auteurs (le jazz vocal depuis les années trente, la fusion, la bossa nova et les années soixante, le cool et le troisième courant …)

 Ouvrage essentiel, irréprochable, retraçant l’évolution de la  musique du tumultueux XX ème siècle, les trois auteurs ( universitaires, musiciens, journalistes et/ou  critiques) ont écrit leur saga du jazz tout en gardant  « une juste vision de la musique à travers son impact sur les musiciens et le public ». Une mise en commun originale qui traduit  plusieurs angles d’approche, historique, critique et technique. Lewis Porter agrémente en effet d’analyses précises ses commentaires en faisant les partitions des principaux morceaux qui ont façonné l’histoire du jazz.

Ainsi le lecteur entre-t-il dans le vif et la chair de cette musique par ce récit passionnant qui  peut se lire d’un trait. Ce qui nous a séduit, c’est qu’il peut aussi se butiner au hasard des chapitres, suivant le désir, le disque ou le Cd qui tournent sur la platine, le lecteur. Pas du tout le roman des jazzs, mais un panorama complet et objectif selon une vision américaine.

A destination pédagogique, ce livre s’avère vite indispensable pour qui s’intéresse à cette musique. L’édition française est augmentée d’une mise à jour nécessaire de Michael Ullman qui introduit les problématiques contemporaines, essentiellement orientées vers les musiciens anglo-saxons. Le jazz européen souffre toujours de la conception américaine, recentrée, « historique » d’une musique  qui leur a aujourd’hui quelque peu échappé pour s’ancrer ailleurs et  y développer des formes originales. Pour compléter ce travail sérieux, ajoutons à cette analyse bibliographie, discographie, glossaire et index très copieux, indispensables et donc très précieux. L’appareil critique est sans faille, jamais pesant : libre au lecteur de s’en détacher ou au contraire d’en faire son miel. Qui s’intéresse aux éditions Outre mesure, connaît le soin apporté à la supervision et la haute conception de l’édition musicale de Claude Fabre, l’autre maître d’œuvre.

A la fois memento, guide et même parcours initiatique, Le Jazz des origines à nos jours est une somme dont on ne peut se passer, une belle invitation à la découverte d’une musique toujours actuelle. Le jazz est venu à nous, par le concert et le disque  mais aussi par la lecture de quelques livres qui ont joué le rôle d’une introduction. Souhaitons que celui-ci serve de compagnon de route à tout lecteur, même et surtout s’il n’est pas « amateur de jazz ».

 

Sophie Chambon

 

 

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