Les Dernières Nouvelles du Jazz
Les Dernières Nouvelles du Jazz
Personnel détaillé dans le livret. « Jazz Icons ». Naxos
2009.
On ne parle plus beaucoup de Woody Herman, et pourtant…Clarinettiste, altiste, l’homme a d’abord et surtout marqué l’histoire du jazz par sa passion pour les big bands, imposant le sien au travers de diverses moutures (du tout premier : « The Band Who Plays The Blues » aux « Heards » successifs) pendant plus de cinquante ans. Celle que nous propose ce DVD, enregistré lors d’un concert donné en 1964 à Londres pour la fameuse émission « Jazz 625 », est en tous points remarquable, c’est l’une des plus belles phalanges, des plus virtuoses et des plus homogènes aussi, que Woody ait dirigées durant cette période particulièrement difficile pour les grandes formations (Quincy Jones dut dissoudre la sienne en 1962, le big band de Basie est à la même époque en phase déclinante, etc.). Très bien filmé, l’orchestre est disposé en « V », debout derrière le leader, et donne son impressionnante mesure sur un répertoire dédié au blues, dans ses déclinaisons alors les plus actuelles (« Sister Sadie » de Horace Solver, « Better Git In Your Soul » de Mingus) mais aussi les plus classiques (« Jazz Me Blues »), à des standards savamment revisités (le traitement rythmique de « After You’ve Gone »), sans exclure les inévitables chevaux de bataille de l’orchestre (« Caldonia », « Four Brothers »). L’exécution est limpide, l’orchestre s’impose comme une machine rutilante rompue à la précision implacable d’un travail de section qui sert admirablement les partitions tout en manifestant, selon les cas, le sens des nuances ou la force de frappe adéquats. Une bonne part de cette indéniable réussite repose sur le robuste pianiste à lunettes d’écaille, Nat Pierce, arrangeur-compositeur-road manager, qui avait déjà officié chez Herman au début des années ‘50 (« Sig Ep » marquant sa filiation avec les arrangeurs basiens alors que l’époustouflant « That’s Where It Is » souligne ce qui le relie au Count pianiste, y compris dans la composante stride de son jeu). Mais elle doit aussi beaucoup au drive implacable dispensé par la paire rythmique Chuck Andrus / Jake Hanna (ce dernier deviendra plus tard le batteur attitré de la maison Concord) et, bien sûr, à des solistes triés sur le volet qui, balayant un spectre stylistique d’une belle diversité, vont constamment à l’essentiel (les ténors Joe Lovano et Sal Nistico – au staccato et au débit si impressionnants, c’est en quelque sorte le Paul Gonsalvès de l’orchestre ; le tromboniste Phil Wilson, le raffiné trompettiste Billy Hunt, entre autres). Comme le rappelle le livret, la très grande majorité d’entre eux était issue des rangs du bostonien Herb Pomeroy, pédagogue influent, talentueux band-leader lui-même et trompettiste sensible qui éclaira de ses choruses les formations de Charlie Parker et de Serge Chaloff entre autres. On ne pouvait rêver plus beau passage de relais…
Stéphane Carini
un DVD de Claude Santiago
La Huit 2009-10-12
Abiodun Oyewole, Dahveed Nelson, Felipe Luciano, Jalal Mansur Nuridin, Umar Bin Hassan, Babatunde, Ronald Shannon Jackson, Jamaladeen Tacuma, Robert Irving III, Kenyatte Abdur-Rahman
Co-production Banlieues Bleues,
Nous vous parlons ici d’un temps que les moins de vingt ans etc…… Le temps de Black Panthers, le temps d’avant, le temps où les Noirs américains croyaient à la révolution par les armes, écrivaient des poèmes et inventaient alors un rap soluble dans le jazz et la funk. Les pères fondateurs du slam et du spoken word.
En 2008, à l’occasion de Banlieues Bleues ( la Huit décidément fonctionne en joint venture avec le fameux festival), Claude Santiago profitait de la reformation occasionnelle du groupe mythique The Last Poets pour faire se raconter et refaire l’histoire de ce groupe légendaire. Sans faux-semblants, ces papy’s révolutionnaires, malgré leur séparation et leurs querelles intestines gardent encore aujourd’hui le poing fermement levé, s’insurgent toujours et encore contre un monde à refaire, appellent aux armes avec un peu moins de véhémence mais rêvent toujours d’un lendemain qui chante. Ce n’était pourtant à l’époque qu’une histoire de gosses des rues qui sans en avoir conscience détournaient les prêches pour faire avec leurs mots, leur slang, une arme contondante. En 1960 Abiodun Oyewole ( né Charles Davis Jr) n’avait pas 19 ans et Felipe Luciano en avait tout juste 22 ans lorsque sorti la bande son de « Right on ». « On se sentait partie prenante d’une révolution mondiale » dit l’un. « à l’époque c’était du brut, du cash » dit l’autre.
Et c’est à l’occasion d’un concert donné à Banlieues Bleues et filmé le 11 avril 2008 à l’Espace Fraternité d’Aubervilliers, ainsi que lors des séances de répétition et d’une master Class ( où l’on y voit David Murray en spectateur attentif) que Claude Santiago a laissé tourner la caméra, laissant chacun de ses membres d’exprimer et revenir sur l’histoire de ce groupe. Mais si l’ouvrage est assez louable, plutôt bien réalisé ( sauf ces sempiternelles images filmées en taxi que la Huit ne cesse de nous resservir à tout bout de champ), privilégiant un graphisme très 70’s, il reste cependant dans une démarche très statique. Si le montage est très bien fait et apporte un réel rythme, on aurait cependant aimé une approche un peu plus interactive avec l’interviewer. Mais surtout il est dommage que ce film n’ait pas été la base d’un vrai travail rétrospectif et documentaire sur le groupe, avec mise en perspective et images d’archives. Il est dommage aussi qu’en pleine campagne électorale et à la veille de l’élection du premier Président Noir de l’histoire des Etats-Unis ils n’aient pas été amenés à s’exprimer sur le sujet, les enfermant ainsi dans une sorte de vision autiste de l’histoire. De leur histoire.
Il n’en reste pas moins que ce travail de mémoire, cette plongée dans l’histoire des Last Poets montre que les banditos ont bien gardé en eux cette fraîcheur juvénile intacte, cette même envie de foutre encore le feu et surtout la même énergie à faire damner la moitié des groupes de rap d’aujourd’hui. Et la rencontre renouvelée de ces pères fondateurs (à l’exception de Gylan Kain et de Suliaman E-hadi décédés) et de ces immenses musiciens que sont le batteur Ronald Shannon Jackson ou le bassiste Jamaladeen Tacuma ne trahit pas ses promesses. Au delà des textes, mis en valeur par leur sous-titrage (indispensable), la musique se revèle l’expression du climat d’une époque, d’une esthétique du black power que l’on retrouve avec délectation.
Les héros ne sont pas fatigués. Juste terriblement lucides sur l’histoire de ce monde qu’ils ont pourtant contribué à leur manière à changer un peu. Pourtant, en fin de DVD, ce constat amer et poignant de la part de ces grands pères poètes-combattants qui de guerre lasse laisse poindre leur amertume de l’après, du rap d’aujourd’hui, des gangs et des trafics des cités : « On ne peut pas leur en vouloir puisqu’on ne leur a rien laissé ». Le cercle des poètes n’a finalement pas disparu.
Jean-Marc Gelin
Eagle Vision
Rand Breker, Wynton Marsalis, Lew Soloff, Jack Walrath, Joe Wilder, Snooky Young (tp), Eddie Bert, Sam Burtis, Paul Faulise, Urbie Green, David taylor, Britt Woodman (tb), Don Butterfield (tuba), John Handy, jerome Richardson, Bobby Watson (as), Georges Adams, Phil Bodner (ts), Gery mulyan, Roger Rosenberg (bs), Dale Kleps (clb), Michael Rabinowitz (htb), Sir Roland Hanna, Jon Hicks (p), Reggie Johnson, Edwin Schuller (cb), Karl Gerger (vb), Victor Lewis (dm), Daniel Druckman (perc), Gunter Schuller (dir)
En 1989 fut donné un concert au Lincoln Center de New -York à l’occasion des 10 ans de la disparition de Charles Mingus. Concert prestigieux s'il en est dans les boiseries de cette salle majestueuse où, sous la baguette de Gunter Schuller, la fine fleur des « vétérans » du jazz se retrouvaient réunis pour interpréter pour la première fois dans son intégralité, l’œuvre magistrale de Mingus. Une œuvre à la dimension de son génie regroupant d'une traite 18 morceaux, près de 500 pages de partitions pour plus de 2h20 d’un concert stupéfiant retransmis dans son intégralité par une production TV anglaise (Channel Four). Certains des thèmes d’Epitaph, étaient déjà connus, déjà entendus et joués par Mingus lui-même. Mais aucun support phonographique n’avait encore donné cette œuvre dans sa globalité. Et c’est d’un moment fondamental dont il s’agit. Car (excusez les superlatifs) l'œuvre à laquelle s'est consacré Mingus pendant plusieurs décennies est assurément une des œuvres majeures de l'histoire du jazz. Un chef d’œuvre devrait-on dire, qui atteint à la dimension Ellingtonienne, foisonnante, complexe, plongeant dans toute l’histoire du jazz. Celle où l’on retrouve toute la musique de Mingus dans une lecture aussi moderne que résolument ancrée dans cette histoire du jazz qui va du gospel au blues, jouant des dissonances, remettant à l’antique les chœurs de trombones et de cuivre sur le devant, maniant les ostinatos comme pour faire émerger ces moments où les voix se mêlent dans des moments de paroxysme très forts et denses. Comme dans tous les chefs d’œuvre Ellingtoniens Mingus laisse une place essentielle aux solistes, ici magnifiés et qui ce soir-là , tous extraordinaires atteignaient là leur part d’héroïsme gravé dans le marbre ( disons plutôt sur la pellicule). On pense notamment aux envolées spectaculaires de George Adams qui dans cet orchestre "Mingus Epitaph" de Gunter Schuller semblait trouver, trois ans avant sa disparition une dimension hors du commun. Mais il serait juste de citer aussi John Handy ou Bobby Watson et tous les autres qui, à l’assaut de cette sorte de monumentale vallée du jazz ressemblaient un peu à cette cavalerie fordienne, valeureux vétérans héroïques d’une époque du jazz dont ils transmettaient la flamme et les valeurs fondamentales.
Si l'ensemble de la captation donne un peu une couleur sépia légèrement « ringarde », l'équipe de tournage a réalisé cependant l'exploit de restituer au mieux le son en évitant les effets d'échos et en promenant sa caméra sur des plans rapprochés toujours très efficaces et particulièrement sobres.
Ces images témoignent assurément d'une des plus belles plages de l'histoire du jazz qui atteignent sans conteste la dimension de Black Brown and Beige : un monument !
Jean-Marc Gelin
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