Art Blakey (dm), Jackie Byard (p), Nathan Davis (ts), Freddie Hubbard (tp), Reggie Workman (cb)
La collaboration entre l’éditeur jazz Icons et les archives de la télévision Britannique (BBC) ou Française (INA) permet aux
jazz-fans l’accès à une masse documentaire intéressante parmi lesquels on trouve un florilège de concerts donnés en France dans les années 60. Après un précédent DVD consacré aux Jazz Messengers
en 1958, cette nouvelle série de Jazz Icons permet de découvrir notamment ’un concert donné en 1965 à Paris à la Mutualité par cette version des Jazz Messengers (intitulée Art Blakey «
New jazzmen ») qui prenait alors la suite de quelques autres versions dont la fameuse, celle ou Freddie Hubbard soufflait en même temps que Wayne Shorter et Curtis Fuller tandis que Cedar
Walton prenait le clavierici occupé par Jackie Byard. Cette captation vidéo de moins d’une heure est donc d’autant plus appréciable que cette version des « New Jazzmen » n’est jamais entrée en
studio. C’est autour du répertoire classique des Jazz Messengers que cette formation (les fines bouches diront que ce n'est pas forcément la meilleure mais.... ce sont des fines bouches)
s’exprimait ce soir du 3 novembre autour des compositions du plus pur hard bop signées pour l’essentiel Freddie Hubbard (notamment The Hub, Crisis) et que le quintet balançait sur scène, sans
répétition avec cette énergie parfaitement contrôlée des grands pros de l’écurie Blue Note. Et comme toujours avec Art Blakey ce que l'on entend d'abord c'est l’urgence de la pulse, c'est cette
éclatante et impudique vérité du jazz, celle de l’accouplement sans gêne d'un batteur de génie et d'un contrebassiste pas moins inspiré, cette fornication féconde de la batterie et de la
contrebasse devant laquelle les solistes héroïques tentent par un sursaut de pudeur de faire diversion en alignant des chorus qui ne parviennent pas vraiment à cacher que derrière eux une orgie
rythmique s'en donne à coeur joie. Et ces solistes sont bels et bien magnifiques. A tout seigneur tout honneur, Freddie Hubbard omniprésent dans ce concert là, se révèle particulièrement en
verve. Avec cette pétulance des "sûrs d'eux", cette franche attaque des notes de ceux qui savent qu'ils savent et qui ont l'air de tout entraîner d'une simple claque dans le dos. A ses côtés
Nathan Davis fait le job et le fait bien même plutôt bien, avec une pointe de distance. Quand à Jackie Byard, déjà un peu la tête ailleurs, dans la musique d'après, dans l'inspiration qui suit le
hard bop, il apporte ici un réjouissant décalage.
Si ce document est plutôt bien filmé et bien construit on pourra néanmoins lui reprocher une image de qualité
médiocre, plutôt cotonneuse. Mais on doit à nouveau rendre hommage au merveilleux travail éditorial que, fidèle à son habitude, Jazz Icons nous propose, allant
chercher pour l'occasion parmi les plus belles plumes du jazz pour étoffer ce DVd de liners particulièrement bien documentées. Ici ce n'est pas moins que Michael Cuscuna,
célèbre producteur du label qui s'y colle et apporte un éclairage honnête et sans concession sur cette performance du 3 novembre 1965.
Tomasz Stanko (tp), Alexis Tuomarila (p), Jakob Bro (g), Anders Christensen (cb), Olavi Louhivuori (dm)
On a un peu d'appréhension avant de se lancer dans le nouvel album de Tomasz Stanko chez ECM. La crainte d’une esthétique
archi-rebattue du label allemand. Celle d'entendre encore un trompettiste se perdre dans les méandres davisiens d'une musique éthérée Si le risque avec le nouvel album de
Tomasz Stanko etait évidemment celui-là, force est d’admettre que le résultat final de cet album est plutôt une agréable surprise. Car ce n'est pas le moindre de ses mérites que de parvenir à
naviguer autour de tels clichés tout en les évitant de justesse. En s'adjoignant une nouvelle équipe composée de jeunes musiciens scandinaves (on notera la très belle présence du jeune
pianiste finlandais Alexis Tuomarila) le trompettiste polonais s'en écarte clichés pour proposer une musique basée sur des superbes arrangements.
Loin d'une musique figée, celle que propose le trompettiste est très évolutive et offre des compositions donnant aux musiciens de réels champs d'expression. Alors que bien d’autres tentent la
mixité des cultures par collage, le trompettiste propose ici une sorte de creuset intelligent entre un jazz nordique et un jazz moderniste américain où chacun des membres du quintet progresse
avec la musique, de construire le jeu en phase l’avancement de thèmes au demeurant fort bien orchestrés. La direction artistique est à cet égard exemplaire. Un thème comme The dark eyes of
Martha Hirsch(du nom d'une toile du peintre autrichien Oskar Kokoschka 1886-1980) est l'exemple même d'un thème bâti autour d'une
progression mélodique intelligente où le dépouillement de l'ouverture du morceau évolue vers des sonorités qui ne sont pas sans évoquer l'inspiration du Miles électrique.
Et c'est avec beaucoup de maîtrise et de contrôle que le thème peu à peu tend au swing avec autant d’élégance que de savoir faire. Dans ces constructions souvent basées sur des ostinatos, Tomasz
Stanko crée des tensions entre des thèmes un peu légers et une sorte de tension imperceptible, quelque chose qui sourd derrière cette apparente décontraction. L'ouverture de Samba
Novaest étonnante à ce titre comme l'évocation d'un voyage intérieur qui brutalement sort
de l'onirisme pour se retrouver face au thème très simple d'une samba détournée. On pense parfois à certains aspects de Enrico Rava, on adore les réverbs jamais trop appuyées du
guitariste danois, on aime l’unité de ce groupe entièrement tourné vers la cohérence de cette musique faite d'alternance de reliefs musicaux organisés
avec maîtrise et on a un faible, disons le tout net pour ce pianiste finlandais découvert ici et dont on suivra l’évolution avec attention. Pas totalement hors des sentiers battus mais pas
totalement dedans non plus, le nouvel album de Tomasz Stanko est ici une bien agréable surprise.
Le guitariste new-yorkais Jonathan Kreisberg, que vous connaissez bien grâce aux dnjs, est
de retour avec son troisième album sur le label Criss Cross. Ce label new-yorkais existe depuis 1978 et a enregistré tout new-york et édité plus de 300 cds. Distribué en France par Dom, Criss
Cross a son public: des amateurs, le plus souvent américains, de jazz américain qui aiment la tradition musicale personnifiée par un jazz propre et classieux, type années 50, où les standards
revisités sont les bienvenus voire conseillés par la production. Le directeur du label,Gerry Teekens, continue d'enregistrer selon la
bonne vieille méthode de la session - comme celles qu'ont connues des artistes comme Coltrane, Monk ou Mingus - qu'il soumet aussi bien à la jeune garde qu'aux musiciens plus expérimentés,
pourvus qu'ils suivent son cahier des charges, et qui se révèle être une gageure: prises directes sans post-production dans un contexte musical inhabituel. Night
songpropose neuf ballades, que des standards, dont certaines sont plus rarement rejouées ("Nefertiti" deShorter, "Warm Valley" d'Ellington). Kreisberg joue ici avec son trio habituel (composé du contrebassisteMatt Penmanet du batteurMark Ferber), que l'on croise régulièrement en clubs à New York. Gary
Versace vient renforcer le groupe sur le plan sonore sur quatre pièces dont "Laura" pour un très beau duo avec le guitariste. Kreisberg se sert également de la guitare acoustique ou électrique,
sans effets s'entend, avec une profondeur de jeu qui croise beauté et béatitude, loin de toute performance. Cet excellent quartet moderne joue des ballades avec passion, en observant, dans le
jeu, une respiration concertée qui libère des espaces d'expressions modernes et personnelles chez tous les musiciens. Le plaisir qu'ont ces musiciens à jouer simplement avec décontraction se
traduit par un jeu soulful et essentiel ("Autumn in New York") et une sensibilité aigüe dans la mélancolie.
Jonathan Kreisberg, qu'on avait vu cet été à Paris au 9 Club en duo avec Nelson Veras pour une prestation éblouissante, est décidément un guitariste doué pour se transcender quelque soit la
musique dans laquelle il est impliquée.
Quoi de plus passionnant, excitant et stimulant que de découvrir un disque qui propose une musique nouvelle, une musique qui n’a
jamais existée, impossible à identifier, classer ou étiqueter. La « chambre merveilleuse » du pianiste et compositeur allemand Michael Wollny définit en fait son propre univers, intime,
mental et artistique. Un univers original et profond, qui provient de recherches personnelles extrêmement poussées, qui font se côtoyer la musique écrite, classique et contemporaine et les
musiques improvisées européennes, marquées par le jazz et quelques cousinages avec les expérimentations répétitives de Steve Reich, Terry Riley ou Philip Glass. Il utilise à cet effet une palette
où les couleurs du piano, du célesta, du clavecin, de l’harmonium et du Rhodes, sont souvent entremêlées dans une savante orchestration, qui n’oublie jamais d’être lisible et raffinée. Homme
orchestre à lui tout seul (de l’ambiance douce et feutrée de « Studenglas » à la folle fantasmagorie de « Kabinett III »), il est quelquefois seul au piano pour une
introspection méditative (« Palimpsest » et « Amethyst »). Wollny sait aussi s’entourer de personnalités fortes qui vont s’immiscer dans son univers, comme l’israélienne Tamar
Halperin (spécialiste de musique baroque), qui va jouer un rôle fondamental dans le processus orchestral avec sa pratique savante, sophistiquée et expressive du clavecin. N’oublions pas aussi de
nommer Guy Sternberg, directeur artistique attentif et génial, qui réalise par un innovant mixage, un univers sonore tout à fait unique, allant même jusqu’à proposer trois arrangements tout à
fait pertinents (comme le magnifique « Kabinet VI »). Je sens bien qu’il y aura toujours quelque grincheux pour dire que ça ne swingue pas et que ce n’est pas du jazz, tant pis pour
eux, ils passeront à côté d’une œuvre unique, onirique et étrange, à la fois sombre et lumineuse. Un monde imaginaire, merveilleux, fantastique et inconnu, que Wollny explore
avec encore plus de certitude et de sensibilité que lors de son précédent opus solo (« Hexentanz »).
En 1967 Otis Redding est au sommet de sa forme, en pleine ascension. Le chanteur enchaîne les festivals et les concerts, aligne
les tubes planétaires. Il a à peine 26 ans et déjà derrière lui des titres mythiques comme sa reprise de (I can’t get no) satisfaction, Try a little tenderness, I’ve been
loving you too long. Des titres à se faire trémousser des nymphettes en robes Castelbajac.
Mais cette année 1967 est aussi une année tragique puisque cette fulgurante carrière est brutalement interrompue par un accident
d’avion qui, le 10 décembre coûte la vie au chanteur.
Le label Gravity a choisi de rééditer deux extraits de concerts de cette année 67. Le premier prit en Norvège à l’occasion du
festival européen organisé par le label d’Otis Redding , le Stax/Volt tour où le chanteur pour l’occasion était rejoint sur scène par quelques stars soul du moment comme Booker T & the MG’s
ou encore Sam and Dave bête de scène totalement déchaînée. Le deuxième extrait est filmé à l’occasion du festival de Monterrey en Californie.
On ne va pas bouder son plaisir. Surtout pour ceux qui, comme moi n’ont bien sûr jamais pu voir le chanteur sur scène. Jamais pu
approcher les raisons de sa légende. Car il y a là de la dynamite c’est sûr. Otis Redding dégageait une puissance, une énergie et une sensualité à faire perdre la tête aux donzelles ci-dessus
évoquées. Pourtant pas de quoi s’emballer non plus.
Car si la cause est sympathique elle ne peut faire oublier la qualité du produit final. Quelques extraits de
concerts tournant autour des grands tubes, pas de construction au montage, des images de mauvaise qualité que l’on ne s’est pas donné la peine de restaurer ( il faudrait un jour que les éditeurs
de documents musicaux historiques prennent la peine d’investir dans la restauration des images !), un support documentaire réduit à sa plus simple expression, soit au final un document un
peu maigre qui ne pourra que réjouir les collectionneurs compulsifs en quête d’images qu’ils connaissent certainement et quelques donzelles à qui cela rappellera certainement des amours de
vacances au temps merveilleux de l’apogée de leur félicité.
Commentaires