Marseille, ville du métissage,
populaire et rebelle, future capitale culturelle européenne en 2013, n’a pas souvent inspiré les jazzmen. Et on comprendra pourquoi avec le dernier titre « Marcel, Marcel ». Et
pourtant, le guitariste Louis Winsberg lui dédie son dernier album, Marseille, Marseille, frappé du sceau de la «Bonne Mère», la patronne de
la ville qui dominait fièrement la cité phocéenne du haut de sa basilique néo byzantine, jusqu’à l’érection de la tour de verre et d’acier de la CMA-CGM, de l’architecte libanaise Zaha Hadid. Car
Marseille, la plus ancienne ville de l’Europe de l’ouest ne s’enorgueillit pas de ses vestiges, ayant constamment ouvert de nombreux chantiers sur les décombres du passé. Marseille est une ville
d’illusions et de paradoxes, bruyante, énervée, volubile, volontiers caricaturale, mais aussi représentative du sud dans une générosité d’accueil. La Provence est un peu loin, repliée dans
l’arrière-pays, sur d’autres territoires du département, Marseille ayant intégré les vagues successives d’immigration de la Méditerranée. Le premier
titre Pourquoi cette ville illustre un hommage que présente Louis Winsberg, sans la moindre pointe
d’ «assent », ni à la Pagnol, ni à la Gaudin, ni à la Caubère. Il dit « le métissage de la rue et de la Méditerranée » dans ce texte qu’il a écrit sur fond de musiques et
chants orientaux. Le deuxième titre renvoie à « La camarguaise », avec guitare flamenca et accompagnements palmas. Car bien que natif de la
ville, Louis Winsberg s’est réfugié dans son patio (et on peut aisément le comprendre) dans les Alpilles, petit paradis, à deux encablures d’Arles,
la véritable capitale provençale et du delta du Rhône, la Camargue. Avec son album, on fait donc du tourisme dans les Bouches du Rhône, de la
Méditerranée des calanques aux Alpilles tout en retrouvant « la Belle de Mai », un des visages de cette ville éclatée aux cents villages. Marseille, ville de contrastes dont il n’est
pas facile de se déprendre, une fois sous le charme de son environnement naturel, exclusivement minéral, pourtant. « La Belle de mai» ne nous renvoie pas vraiment à la tradition de Scotto (Vincent), ni aux chansons populaires style Mon amant de St Jean de Lucienne Delyle, mais évoque une troublante Leila, revisitant comme dans
« L’étranger », « Fiyach » et « Makountou »-deux traditionnels algériens-la ville actuelle. Louis Winsberg se devait de
reprendre lui aussi « la Marseillaise» et sa version flamenca (instrumentale), sonne aussi bien que celle reggae de Gainsbourg. Comme quoi, la musique de notre hymne national s’accoutume à
tous les rythmes. Winsberg nous livre ainsi son partage du midi avec sa bande de potes, en tête Mona, belle chanteuse et joueuse d’oud,
Jean Luc di Fraya à la voix qu’il a fort belle et aux percussions, Lilian Bencini à
la contrebasse…Antonio el Titi, et Miguel Sanchez aux guitares flamencas ainsi que
beaucoup de musiciens invités qui sont aussi Marseillais de cœur comme Julien Lourau. La culture musicale de Winsberg, comme celle de la
ville, se nourrit de beaucoup d’influences : lui qui fut l’un des piliers de Sixun, grand groupe de jazz rock fusion des années quatre-vingt, aime particulièrement le flamenco. Il se laisse
influencer volontiers par la beauté de l’Orient dont Marseille fut la grande porte au XIXème et ne dédaigne pas la modernité électronique, dans cette succession de titres où règne la guitare dans
tout son éclat, électrique, acoustique, arabo-andalouse, soutenue par tout un cortège d’instruments méditerranéens mais pas seulement (oud, zarb et bendir, karkabous, cajons, bouzoukis...). Et il
agence plutôt finement le réseau de toutes ses influences qui auraient pu se télescoper bruyamment et chaotiquement. Enfin, si vous voulez savoir ce qu’est Marseille, écoutez le dernier morceau,
synthèse humoristique de la situation. Difficile d’expliquer ce qu’est le jazz à un « pur » Marseillais (si ça existe) : comment lui faire comprendre ce que signifie
l’improvisation ? En comparant un musicien de jazz à un joueur de foot. Car le seul véritable élément fédérateur, au fond, la culture de la ville, son identité se déclinent passionnément autour du « foot ». Ah ! Peuchère….
Sophie
Chambon
En concert le lundi 10 octobre à la Cité de la Musique à Marseille dans le cadre de Jazz sur la ville.
Pierrick Pedron (saxophone alto), Chris De Pauw (guitare), Laurent Coq (piano, Fender, arrangement), Vincent Artaud (contrebasse, arrangement du 7), Franck Agulhon et
Fabrice Moreau (batteries), Ludovic Bource (orgue Farfisa, direction artistique). Brass band et 7 chanteuses dont Elise Caron (premier titre)
Il y a quelques mois, lorsque nous avons reçu le nouvel album de Pierrick Pedron, et avant que n’explose le concert unanime
des chroniques louangeuses et quasiment laudatives qui font florès ces jours-ci, nous avions eu entre chroniqueurs des DNJ un échange à propos de Cheerleaders. Une vraie duvision entre les pros
et les antis. Pour schématiser il y a ceux qui n’avaient pas trop aimé Omry ( l’album précedent) et qui se retrouvaient dans Cheerleader et réciproquement ceux qui avaient
adoré Omry et ne retrouvaient pas son côté vif saignant dans celui-ci.
Nous avions confié à Sophie la chronique principale mais nous avons néanmoins ressenti le besoin de nous retrouver autour
d’une table, d’écouter , de commenter et de débattre.
Vous trouverez donc ici, à la suite de la chronique principale de Sophie Chambon les avis de 4 de nos chroniqueurs. Comme vous
pourrez le constater, ces avis-là sont plus que partagés, radicalement opposés. A vous d’exprimer le vôtre.
Sophie Chambon
Après Omry en 2009, on est heureux de retrouver l’altiste Pierrick Pedron dans son nouveau projet intitulé
Cheerleadersqui prolonge son rêve de vie musicale. Si on prétend connaître un tant soit peu Pierrick
Pedron, on ne sera pas étonné de le voir affronter à chaque album, avec un certain courage, de nouvelles orientations dans un incessant jeu de tensions-détentes, répétitions-ruptures, avec
des changements radicaux de sonorités et un art maîtrisé des collages et du montage au sens cinématographique. Il ne souhaite pas rester dans le même sillon où il
excellerait pourtant : on se souvient de Deep in a dreamqui nous avait séduit (le mot est faible)
par l’intensité des mélodies et les qualités inhérentes à son jeu : phrasé parfait, lyrisme à fleur de peau, engagement sensuel, timbre soyeux qui font dresser l’oreille
dès que Pierrick embouche son sax. Ecoutez si vous avez le moindre doute à ce sujet, la ballade « The Mists of time », où Pierrick Pedron se révèle indéfectible
musicien de jazz. Mais sans aucun sectarisme, ni esprit de chapelle, il connaît la chanson, et toutes les musiques. Tout cela avec un beau professionnalisme, une virtuosité dans l’écriture et la
mise en forme. Pas la moindre fausse note, la cohésion est parfaite et l’ensemble tiré au cordeau (un exemple parmi d’autres, ce petit bijou de The Cheerleader’s
NDE).
Son dernier opus sorti chez ACT, une étape dans la carrière de ce musicien singulier, tourne autour d’un projet soufflé par la
vidéaste/photographe Elise Dutartre, celui de raconter une tranche de vie d’une figure totalement inventée, une majorette (« Cheerleader » en anglais). Le sextet de Pierrick, à savoir
son premier cercle, le pianiste arrangeur Laurent Coq, le contrebassiste Vincent
Artaud, les batteurs Franck AgulhonetFabrice Moreau, le guitariste
Chris De Pauw,s’associe à une superbe fanfare, un Brass band de 17 cuivres auquel se superposent des voix
féminines dont celle d’Elise Caronsur le premier titre, mystérieux Esox-Lucius. (1)
C’est toujours Pierrick Pedron mais autrement : les photos nous projettent dans un univers de fiction : j’ y vois pour
ma part Pierrick en soldat de plomb, et/ou en costume chamarré de hussard dans un film napoléonien avec à ses côtés, une jolie majorette aux bottes blanches (These boots are made for
walking ?). La musique nous suggère des images qui ne demandent qu’à être complétées, accompagnant lecinéma virtuel qui tourne dans nos têtes (le monde des « marching bands », des ragtimes, du cirque à la Fellini, des
studios hollywoodiens.)
Pierrick Pedron est vraiment un artiste complet (2) qui peaufine chacune de ses réalisations, prend son temps pour réunir les
meilleures conditions d’enregistrement, s’entourer des partenaires les plus adaptés à la teneur du projet, les laisser dans une liberté surveillée, jouer enfin sa musique. (3)
Cette création de chaque instant, très travaillée, généreusement expansionniste parce qu’elle ne prend pas le pouvoir, se
développe au contraire à perte d’ouïe, à chaque nouvelle lecture révélant les richesses d’un intertexte, labyrinthe dans lequel on s’avance avec plaisir. Esox-Lucius commence, belle envolée, déclaration tonitruante qui claque dans un ciel d’orage lardé des biffures de voix féminines, du
rock progressif de la plus belle facture, avec une fanfare semblant toujours démarrer de façon intempestive pour réveiller des souvenirs de la protohistoire du jazz. Rupture avec The
Cloudplus tendre, évidemment (où vont les merveilleux nuagesqui passent… ?) L’enchaînement de ces «short stories» est un peu mystérieux, nous tenant en haleine, à l’image du
parcours de l’héroïne dont on ne sait rien mais qui nous entraîne au bout de sa nuit, jusqu’au thème final épuré Toshikode Laurent Coq. Dès lors, on ne peut que conseiller d’aller voir partout où ils passeront Pierrick et sa troupe, même si ce projet paraît
inconséquent et invraisemblable. Il fallait oser et le résultat est à la mesure de l’audace et du cœur à l’ouvrage.Post-Scriptum
Notes
(1) Les amateurs de pêche et les pêcheurs, espèce dont fait partie Pierrick savent qu’il s’agit d’un grand brochet des lacs et
rivières.
(2) Même la photo de couverture surprenante, a priori, a un titre évocateur : The artist who swallowed the
world,sculpture par Erwin Wurm 2006.
(3) On vous renvoie pour la genèse du projet aux notes de pochette fort bien rédigées et très complètes
Loic Blondiaux
"Pierrick Pedron est indéniablement un grand saxophoniste et sa volonté d’allier le jazz et le rock progressif originale et
courageuse. Mais, venant après le très réussi OMRY, l’association se fait ici moins convaincante. Dans ce disque très arrangé, l’émotion ne surgit que par intermittence. Le reste laisse froid
jusqu’à évoquer par moments certaines préciosités du rock progressif anglais du début des années soixante-dix. En dépit de la référence appuyée (et singulièrement peu perceptible à l’écoute) à
l’esprit des fanfares, on reste très loin, en ferveur, du Carnaval de Dunkerque !"
Alex Dutilh
« Cheerleaders » provoque un dé-rangement. Car il s’agit d’un album de producteur ( le très doué Ludovic Bourse)
amenant une cohérence de construction ( presque un album-concept), des couleurs (assez rock progressif) et des idées ( le parti pris d’un mixage privilégiant le son de groupe). Se souvenir du
« Largo » de Brad Mehldau et du rôle de producteur de Jon Brion : on a fini par le trouver capital dans le développement de brad, quatre ou cinq ans plus tard. Il y a comme les
trois tiers emboîtés ici, dans les neufs compositions et les pièces 4 à 6 tout simplement enthousiasmantes simples et fortes.
On peut regretter que dans le premier et le dernier tiers, ma tentation sauvage, organique Hendrix, Zorn, MM&W…) soit
occultée au profit d’une sophistication plus « Sergent Pepper » qui semble moins coller à la puissance acérée du saxophone de Pierrick Pedron. Mais au moins a t-il pris tous les
risques et force la réflexion. Et rien que pour ça, il faut l’écouter voracement.
Lionel Eskenazi
Pour son cinquième album, dix ans après « Cherokee », Pierrick Pédron nous livre son deuxième projet post-jazz (on
pourrait même dire « pop-jazz »). Beaucoup plus convaincant, abouti et construit qu’« Omry », ce « Cheerleaders » nous montre un musicien mature et réfléchi qui continue
de nous surprendre et de nous éblouir. La Fanfare et la majorette ne sont qu’un prétexte conceptuel et un point de départ pour produire une musique dense et habitée. Une production magistrale qui
malaxe un véritable son de groupe où le saxophone ne domine pas, mais s’intègre à merveille dans un univers sonore global digne des grands groupes de rock (l’ingénieur du son Jean Lamoot a
notamment travaillé avec Bashung). Un des disques importants de cette rentrée 2011 !
Jean-Marc Gelin
Après avoir été emporté par Omry ( son précédent album) on peut ici être totalement insensible face à un
concept aussi froid qu’insaisissable. La faute à quoi ? à un souci de pousser les arrangements à l’extrême au risque de livrer une musique (trop) façonnée, trop travaillé en studio, trop
dépersonnalisée en somme. Les rares exceptions ? Pedron les apporte seul avec son biniou lorsque cessent les effets de genre, dans le dénuement. Là seulement l’émotion passe. La preuve à
nouveau que less is more.
Jérôme Gransac
Chez Act, les sorties se répètent et se ressemblent. Le label allemand s’intéresse aux artistes français qui ont la cote, publie
un album dans la veine du précédent avec l’espoir de propager son succès au delà de l’hexagone. Comme Céline Bonacina et Yaron Herman, Pierrick Pedron signe chez Act : Cheerleaders est un
album qui sonne plus rock progressif que jazz. A nouveau sous influences, Pedron a joué la carte de l’originalité et l’exprime à travers des arrangements complexes et une épaisseur rythmique
omry-présente.
Concert filmé le 14 avril 2010 à la Dynamo de Banlieues Bleues
(La chronique de Sophie Chambon)
Pianiste et claviériste reconnu de la scène Downtown de New York, accompagnateur de John ZORN (Naked
City), de Marc Ribot mais aussi de David Krakauer dans son premier Klezmer Madness, Anthony
Coleman est l’une des figures intéressantes à suivre en interview et à capter en concert, puisqu’il prolonge en quelque sorte la grande
tradition du piano jazz (noir) américain (de Jelly Roll Morton à Cecil Taylor, sans oublier les fondamentaux Duke Ellington et T.S Monk) et fait le lien avec la musique contemporaine (Morton
Feldman) .
En première partie du programme proposé, nous suivons un concert enregistré dans le cadre du festival de Banlieues Bleues, pour La Huit, qui
suit, au travers de ses productions, la devise fort juste « Listen to the film, watch the music ».
Une musique de l’instant, intensément poétique, intermittente, jouée par ce quartet composé d’Ashley
Paulà l’alto, Brad Jonesà la contrebasse, et Satoshi Takeishià la batterie et aux percussions. Beaucoup de gros plans enserrent chacun des instrumentistes, se focalisant sur des détails de leur instrument ou de leurs
mains. Des visions brûlées de déserts (on pense au Mojave en Californie avec ses agaves et aloès), des paysages où la couleur des sols et de la végétation apparaît comme rongée. Le crédit
photographique indique pour ces derniers, l’abbaye de Faget dans le Gers. Mirages, oniriques visions de cette musique prenante, entre plaintes, chuchotements et mélopées planantes, entrecoupées
d’images surexposées d’une femme – de son ombre qui tourne sur elle même. Les fonds sont comme gommés, neutralisés, ne laissant place qu’au jeu des lignes en mouvement. C’est un vrai phénomène de
transe, on l’avait compris, que génère cette musique cristalline et fluide : elle s’empare de la jeune altiste qui chante dans son instrument, les yeux clos. Ces cadrages étranges donnent
une vision parcellaire de la musique qui continue sur le générique de fin -que l’on est presque surpris de voir arriver- tant cette musique pourrait se prolonger encore. Vision délavée plus que
floue, en continuité avec le titre du programme. On aime bien l’idée que le soleil puisse ne pas être toujours bénéfique, source de lumière et de vie mais aussi capable de tragique. Voilà des
préoccupations esthétisantes qui peuvent déconcerter dans leur résultat : il est vrai que se pose à chaque fois, la question de savoir filmer la musique et l’improvisation, comment
intercaler images réelles, symboles ou métaphores comme la pellicule kodachrome brûlant dans des flammes finales…
Après cet exercice de style, sans transition, un long bonus nous permet de suivre Anthony Colemanjouant Jelly Roll Mortonet donnant son sentiment sur la musique. Et le jazz revient dans
l’allégresse, l’entretien étant illustré de compositions « Frog-I-more rag », « Jungle Blues », « King Porter Stomp », «The Crave » joyeusement
exécutées : la posture est différente, le swing tout de même, ça ragaillardit son homme.
L’interview se poursuit passionnante, éclairant le parcours d’un pianiste et sa conception de la musique : il balaie son époque, où
dominait plutôt le rock - il aima Jimi Hendrix qu’il alla écouter au Madison Square Garden -mais il avait aussi un amour tout particulier pour Scott Joplin. Intéressé ensuite par toutes les
musiques, il se posa vite la question « What comes next ?» et rapidement étudia les pianistes de stride, puis Duke et ainsi de suite, suivant la chronologie du jazz, musique dont on
pouvait encore écouter les disques dans les magasins spécialisés.
Il n’est pas peu fier d’avoir ainsi tout assimilé de cette musique dans l’ordre. Il connait donc la tradition sur le bout des
doigts, ce qui peut expliquer entre autre, ses échappées vers le klezmer avec David Krakauer. Même s’il reconnaît la place prédominante de Monk, Jelly Roll a tous ses suffrages : il en
est un fervent collectionneur (partitions, disques, enregistrements divers y compris d’Henry Threadgill et Mary Lou Williams). Une fois encore se pose la question existentielledu jazz, musique d’improvisation ou de composition ? Et aussi celle de la technique. Depuis Monk, la tradition serait de mettre un point d’honneur à ne pas
se concentrer sur la technique pour atteindre la vérité. Entre Robert Johnson et Aaron Copland, Anthony Coleman choisit sans hésiter le bluesman.
Le seul regret de ce bonus est qu’Anthony Coleman ne continue pas l’entretien en faisant la liaison avec la musique contemporaine et son
jeu actuel. Il manque certains chaînons dans la progression et l’évolution de ce musicien passionnant que l’on découvre ici.
Un film sur l’un des acteurs majeurs de la scène New-Yorkaise comme l’est le pianiste Antony Coleman, membre de la grande planète
zornienne, bouillonnant génie archétypique de l’intellectuel-artiste New-Yorkais, est forcément en soi un document indispensable.
Ce document prend une double forme curieusement très contradictoire.
La base de ce DVD est en effet un concert donné par le quartet d’Antony Coleman dans le cadre de Banlieues Bleues en avril 2010.
Il y était entouré de Ashley Paul ( saxophoniste minimaliste), de Brad Jones à la contrebasse et de Satoshi Takeishi à la batterie. Grand moment d’intensité autour d’une maîtrise admirable du
son, de cette économie de notes qui vise à l’émergence de l’essence même du son. Lorsqu’il ne reste plus rien qu’une infime note étirée et même suggérée. Tout y est esquissé dans un remarquable
moment de concentration extrême et d’écoute où le fil tenu du son tendu entre les quatre membres de ce quartet avec une infinie précaution n’a jamais semblé si fragile. Très intense
expérience.
Malheureusement le film a aussi le défaut de ses avantages. Tout y est systématiquement filmé en gros plan, sans jamais n’avoir
aucun plan large qui nous permettrait d’appréhender le quartet dans son ensemble. Du coup on passe sans cesse de gros plans en gros plans, parfois superbes au demeurant (Stéphane Sinde a un art
absolu dans sa façon de filmer les mains) mais aussi parfois usants. Viennent s’insérer des images d’une poésie un peu « bateau » censé illustrer le propos ( Damaged by sunlight) dans
une esthétique un peu conventionnelle entre désert brûlé et femme-derviche. On adhère que moyennement.
Mais l’essentiel est ailleurs et surtout dans le bonus, absolument passionnant. Alors que l’on vient
d’achever ce concert aux formes ultra dépouillées, paradoxalement c’est dans le bonus qu’Antony Coleman nous dit sa passion pour Jerry Roll Morton, maître du ragtime, aux antipodes donc de ce que
nous venons d’entendre. Coleman s’exprime ainsi sur la génèse de cet amour compulsif pour Jerry Roll Morton ( sa façon d’avoir dévoré méthodiquement tout le jazz d’une façon chronologique),
sur la composition (« composer du jazz est pour moi quelque chose de très actuel, ce n’et pas un oxymore »), sur la
technique ( très intéressant quand il parle de Monk et de sa dynamique dans les aigus qui contribue à la tension de sa musique). Et c’est somme toute cette longe deuxième partie ( bien plus qu’un
simple bonus) qui captive totalement. Partie magnifiquement entrecoupée de superbes interpretations de thèmes de Jerry Roll Morton dont Antony Coleman connaît toutes les partitions.
Ce qui nous vaut d’ailleurs au passage une version absolument splendide de King Porter Stomp à ne manquer sous aucun
prétexte.
De quoi nous laisser un petit regret, celui de ne pas avoir consacré un reportage entier sur l’oeuvre du pianiste, à l’image de
ce que la Huit avait réalisé sur Marc Ribot, l’ami de toujours du pianiste New-Yorkais.
David El Malek (ts), Alex tassel (fch), Franck Agulhon (dm), Diego Imbert (cb)
C’est avec le quartet pianoless qu’il a créée en 2007 que Diego Imbert publie son deuxième album. Diego Imbert (que l’on connaît pour
le rôle important qu’il a longtemps joué aux côtés de Bireli Lagrene ) ou encore aux côtés de Sylvain Beuf (où il joue avec Franck Aghulon) est aussi un amoureux de l’écriture et de la
composition. Les atmosphères vaporeuses et presque Shorteriennes sont là pour nous séduire ( November’s rain). Tout y est bien cadré, bien contrôlé
dans une écriture très précise qui évite l’écueil du trop d’espace ou du trop dense. Appuyés par une rythmique que l’on sait depuis longtemps exceptionnelle ( l’association Imbert/ Aghulon est
remarquable), les deux solistes trouvent de l’espace en questions-réponses, en contrepoints, en contrastes. Ça joue et ça joue à haut niveau. Alex Tassel qui (avouons-le honteusement) ne m’avait
jamais bluffé jusqu’à présent prend ici une dimension magnifique, comme si le trompettiste avait enfin trouvé une voix plus personnelle dans l’expression de son jeu. Dans cette nouvelle maturité,
il y a de l’ampleur.
Cette belle écriture pourrait aussi bien nous laisser sur notre faim. A vouloir absolument privilégier les harmoniques il se crée des
espaces qui parfois se perdent dans leurs développements. C’est vrai dans le cas des Suitesqui ouvrent l’album et appellent à une orchestration plus
large. Si Fitfth Avenuesemble aussi peiner à trouver une construction, il est en revanche prétexte à l’expression d’un groove qui emporte tout. Ce
groove irrésistible, torrent sage qui nous embarque et que l’on retrouve dans ce Barajasqui convainc et qui confirme Diego Imbert en véritable socle
indéfectible qui affiche ici des épaules larges, des épaules de géant, véritable colonne dorique. Comment alors, lorsque l’on est soliste et que l’on a la chance de jouer avec ces deux pièces
maîtresses, ne pas se sentir emportés, portés par le mouvement du groove.
On entend distinctement cette affection de Diego Imberrt pour ce jazz de l’après-bop, ce jazz exigeant nimbé de volutes bleutées qui sentent la
moiteur des clubs et les odeurs de Whisky. J’ai Joe Henderson en tête un soir dans un club D’Oakland. Pourquoi pas.
Puis à partir de Next Moveet jusqu’à la fin de l’album, la musique prend une autre
tournure. Non pas qu’elle perde sa nervure. Non. Elle est juste dans cette lumière tamisée qui nous égare dans ses méandres où il est surtout question du « son » du quartet. Ces
méandres qui ont le charme du Quintet de Miles. Sauf qu’ici ils sont 4 qui jouent avec une économie de moyen, en emphase totale, attentifs à créer ensemble ce mouvement sensuel qui dérive
lentement. On se laisser porter par l’aire, avec un plaisir suave. La respiration de la musique se ralentit et le torrent sage devient alors source de sérénité et de zénitude.
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