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Chroniques CD


Lundi 3 mai 2010 1 03 /05 /Mai /2010 18:11

 

ECM 2010

Chris Potter (ts), Jason Moran (p), Paul Motian (dm)

motian.jpg Le son projeté de Chris Potter, la science de l’instant juste de Jason Moran et le flux vital de Paul Motian, là, tous les trois réunis pour la première fois à l’occasion d’un concert au Vanguard. Trio bassless un peu inattendu il est vrai. Certes Motian avait déjà joué avec Potter depuis l’Electric Bebop Band. Certes Moran et le saxophoniste jouent ensemble au sein de l’Overtone Quartet. Mais les 3 ensembles, jamais. Trio inattendu, surprenant sur le papier. Trio contre-nature, à la limite. Et pourtant là,  à ce moment précis, ce soir-là, à cet endroit précisément, quelque chose d’incroyable, comme une mise à nu, un moment de l’intime révélé. Le materiau extrait de ce concert pour constituer le répertoire est presque exclusivement composé par Motian et agencé par Eicher. Matériau déjà entendu dans d’autres albums. Pourtant il  ne s’agit pas de titres-prétextes mais d’un véritable ensemble cohérent où les mélodies de Motian se trouvent purement magnifiées par ses trois interprètes. Les ballades sont à la fois profondes, transpersantes, charriant dans leur flot sinueux une émotion poignante.

On voudrait alors éviter les clichés du genre «  des musiciens en emphase télépathique ». Trop cliché. Trop galvaudé surtout. Et pourtant comment l’éviter s’agissant de cette rencontre-là. Car l’osmose qui s’opère entre Motian/Potter /Moran rend l’instant rare et intense. Chris Potter surprend. Lui qui d’habitude est tout en énergie échevelée réalise ici un chef d’œuvre de puissance et de sensibilité mêlés. Donnant aux thèmes de Motian une incroyable intensité. Prodigieux. Jason Moran est lui aussi inattendu. Lui qui est tout en déstructuration Monkienne est ici un sublime liant trouvant l’accord parfait, l’accompagnement juste en profondeur et en gravité. Motian dit de lui que l’étendue de son jeu rend la présence d’une basse inutile. Quand à Motian, je ne parviens pas à parler de lui comme un « batteur ». Le mot ne colle pas. Heurte. Il faut trouver autre chose. Motian comme il le dit lui-même dans une itw donné à Jazz Magazine ne marque pas le tempo ou alors très rarement. Il est juste dans le feeling. C’est la respiration. C’est anatomique. C’est précis. Motian c’est aussi subtil qu’une fine dentellière. On parle de lui comme d’un « coloriste ». Je pense aussi à lui comme à un metteur en espace. Motian crée l’espace. Délimite le champ. Lui donne relief et surtout lui donne vie. Donne ce flux vital qui jamais ne cesse et trace sa route, révélant au passage les merveilles de ce corps constitué qu’est ce trio révélé.  

Alors, avec ces trois-là tout nous parle. Chaque morceau nous touche.  Il suffit d’entendre les méandres de Birdsong, morceau déjà entendu dans « Tati » ( d’Enrico Rava). Où l’on perçoit qu’avec ce trio-là, toutes les configurations sont possibles : 1 trio et 3 duos possibles. Les méandres peuvent se faire doucement free comme sur Ten où Motian et Moran dialoguent en brisures. « Be careful it’s my heart », brève césure, thème d’Irving Berlin trouve une profondeur très émouvante.

Malheureusement  Motian ne voyage plus guère et il y a peu de chance d’entendre ce trio en concert. Trio magique qui risque ainsi de disparaître aussi vite qu’il est apparu. Il aura été une parenthèse sublime pour nous. Perdue dans un rêve.

Jean-Marc Gelin

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