Enrico Rava a la sérénité des vieux sages. De ceux qui ont tout fait ou à peu près, et qui gardent de la révolte le goût d’une
certaine mélancolie désenchantée et une grande tendresse pour les jeunes cadets bien plus fougueux. Sa relation avec le jeune tromboniste Gianluca Petrella est de cet acabit.
Avec l’âge, Enrico Rava sait que l’essentiel est dans l’épure. Il sait que l’on dit parfois plus en disant moins à
l’image de cet « Incognito » où Rava donne du temps au temps, maîtrise l’expression de ses propres sentiments. Ce
faisant, bien sûr il se fond dans l’esthétique (obligée) de son label. Il y a dans les allures du maître quelque chose de Miles. Cet art de retirer tout le superflus pour parvenir en quelques
notes à la vérité intrinsèque de la musique. Quelques notes à peine pour faire s’envoler la mélodie. Comme sur Choctawoù il fait
respirer la rythmique dans une sorte de danse tribale presque chamanique.
Ces mélodies sont un peu tristes parfois jusqu’à l’insondable ( Tears for neda, bouleversant). Mélodies porteuses d’un regret irréparable. La cause en est souvent la terre avec un « T », la planète sur le sort de laquelle
Rava semble s’être résigné malgré quelques salutaires bouillonnements ( Planet earth, Song tree, Garbage blues).
Ce quintet parle d’une même voix. Profonde. Inspirée. Presque mystique ( comme ce Song treed’une beauté zen, sublime !). Et Giovanni Guidi y est aussi étincelant dans la clarté lunaire de l’album. Il faut entendre aussi les
ponctuations qui viennent de Fabrizio Sferra à fleur de peaux, au drumming tout en frôlement sensuel ( Paris Baguette). Last but
not least, Gianluca Petrella, apaisé fait sortir de son trombone des couleurs sombres nimbées de trames épaisses, ecrin de velours hyper sensuel. Un album simple et juste beau.
Adam Kolker (ts,clb, fl, cl), John Hébert (cb) , Billy Mintz (dms), John Abercrombie (g), Russ Lossing (p), Judi
Silvano (vc), Kay Matsukawa (vc)
On le sait bien, en jazz tout est question de feeling et de
son. Il suffirait, pour ceux qui en ont une vague idée d'entendre le duo de ce saxophoniste américain avec le guitariste John Abercrombie pour s'en rendre compte. Adam Kokler fait partie de ces
inconnus de ce côté-ci de l’Atlantique qui risque de n’intéresser qu’une petite poignée d’aficionados qui viendront s’échouer un soir au bar d’un club parisien et qui repartiront content d’avoir
pu entendre le prodige. Pourtant le garçon a ses titres de noblesse :Gunther Schuller, John Abercrombie, Maria
Schneider, Kenny Wheeler, Rick Margitza, Billy Hart.
Dans l'arbre généalogique, Adam Kokler vient de Stan Getz qui vient lui même de Lester Young. Ce qu'il faut entendre par là : le
souffle, la colonne d'air qui fait que chaque note est comme une caresse. Il y a des saxophonistes ténors pour qui l'instrument est une fine lame tranchante, il y en a d'autres pour qui le sax
ténor est une sorte de velours soyeux.
Pas énervé pour deux sous, Adam Kokler donne l'impression de tout maîtriser et de s'affranchir de toutes les difficultés avec une
aisance qui frôle l'élégante insolence.
Il peut jouer un bop (Boscarbob) et doubler à
l'instrument le scat chantè, tout cela semble d'une légèreté déconcertante. Idem lorsqu'il joue de la flûte avec une inspiration magnifique sur Nature Boy, inspiration hélas pas très partagée par la chanteuse qui l'accompagne.
Le format n’est pas très original par les temps qui courent où tous les saxs ténors de la planète semblent avoir oublié
l’existence du piano. Heureusement Russ Lossing vient prêter son clavier sur quelques titres. Mais sans révolutionner le genre , il y a là l’art et la manière.
Voilà un premier album épatant, excellent aperçu de ces musiques actuelles qui savent intelligemment fédérer
amateurs de rock, jazzeux, amoureux de groupes vocaux ou inconditionnels de musique de chambre : le Vazytouilleau nom
sans ambiguïté, nous plonge dans une cuisine roborative, un délicieux mesclun de sons et d’ambiances. Ce jeune orchestre regroupe 14 musiciens (formidables) du collectif lillois Zoone
Libre,lié au label nordiste Circum,que l’on suit de
près aux DNJ. Ils n’ont pas peur de remuer diverses combinaisons, parfois au sein d’un même titre : on entend un trio rock progressif, des cordes (Nahisa Abdouau violon et Sureya Abdouau violoncelle), des vents(Audrey George et Marylin Pruvostà la flûte),mais aussi des parties a cappella. Cette fine équipe marie à l’envie cette variété de thèmes et de climats en alternant, superposant et redistribuant les
timbres au sein de compositions comme « Orgiak Suite » ou « Masay Christo » proprement réjouissantes. Ces alliages, sans être inouïs, sont assez insolites pour nous surprendre. Si
on ne sait où ces musiciens nous conduisent, on leur fait volontiers confiance, portés au large de cette musique sérieuse et ludique, énergique et ambiante. Cet album combine des tentatives
d’improvisation collectives et/ou dirigées tout à fait réussies qui côtoient les règles de l’écriture la plus précise. On ressent la plénitude et l’intensité des sonorités, le sens de
la construction dans ces pièces longues, difficiles à tenir. L’enchaînement des titres, cohérent, alterne des climats différents, tel ce « Dégel » peu apaisant,où la flûte apparaît
inquiétante, après le crescendo intensément enjoué du morceau précédent. Voilà des musiciens qui ont tiré parti des collages de Zappa, dans la joyeuse cacophonie très orchestrée de
« Si…Si », dans le drive d’une section rythmique attentive et efficace. La deuxième partie de « Masay Christo », proprement «emballante», dominée par la guitare électrique de
Jean Louis Morais, (ré)sonne avec le plus bel effet. Comment ne pas être saisi par les sons qui sortent du pavillon du baryton (Vincent Debaets), des saxhorns (Michael Potieret Luze Grazilly), de la trompette (Christian Pruvost) dans « La chute », qui s’achève en
berceuse, « nursery rhyme » pour boîte à musique ?
Pour un coup d’essai, l’album est un coup de maître, révélant une complicité originale et exigeante de tous les
instants. Chaque nouvel échange complète et éclaire différemment le tableau de ces variations en série. Le final, « Bill » qui se développe entre voix, trompette et piano, est tout
simplement superbe. Avec Vazytouille, formation qui s’active en région, voilà des Nordistes qui exaltent saveurs et
savoirs dans des histoires impossibles que l’on se délecte pourtant à suivre, entre conte et rêve éveillé. Réjouissant !
NB : Encore un mot sur la pochette joliment colorée, au graphisme enfantin et délicat, entre « Donjon et Dragon »
et Dubuffet !
JD Allen (ts), Gregg August (cb), Rudy Roston (dm)
David Weiss & Point of departure:” Snuck out”
Sunnyside 2011
David Weiss (tp), JD Allen (ts), Nir Felder (g), Matt Clohesy (cb), Jamire Williams (dm)
Deux disques sortis récemment chez Sunnyside nous donnent l'occasion de faire connaissance avec un magnifique ténor totalement méconnu en France, JD
Allen.
Les meilleurs observateurs du jazz n'auront pourtant pas manqué les apparitions de ce ténor de Detroit (Michigan) qui à près de 39 ans a fait déjà
des apparitions remarquées aux côtés des plus grands que ce soit dans le big band de Franck Foster, de Dave Douglas, Lester Bowie, George Cables, Betty Carter, Ron Carter, Jack DeJohnette,
Me'shell Ndegeocello etc... Excusez du peu. On le voit, ce gars-là qui roule sa bosse depuis pas mal de temps a de quoi se faire la réputation d’être un sérieux client.
Dans la tradition des grands ténors de l'après-bop entre Sonny Rollins, John Coltrane ou encore Joe Henderson, Jd Allen c'est d'abord une formidable
densité du son et un placement rythmique exceptionnel alliés à une parfaite maîtrise du langage harmonique des maîtres de l’après bop. Et JD Allen a suffisamment de métier en tout cas pour tenir
la baraque en trio à la façon du colosse du sax en formation pianoless ( dans l'album "Victory") ou alors pour s’imposer dans un quintet de pure facture hard bop aux côtés d'un autre fameux, le
trompettiste David Weiss qui, quant à lui n'est pas sans évoquer Lee Morgan.
Deux occasions d'assister non pas à la réinvention du jazz mais juste l'occasion d'y entendre la marque d'un jazz aussi vif hier qu'aujourd'hui.
C'est un peu la maqie de ce qui ne s'apprend pas mais se forge nuit après nuit dans les meilleurs clubs de l'autre coté de l'Atlantique.
Dans « Victory » on est tout d'abord saisi par la force du discours et par la cohérence de ce trio dans cette formule pianoless magnifiée
jadis par Sonny Rollins. Trois éléments en marche qui se propulsent l'un l'autre. Et s'élevant au-dessus, la voix du sax de JD Allen dont le grain est d'une densité bien palpable, fort et massif,
viril et lyrique à la fois. Aussi sensuel que viril d’ailleurs.
Dans « Snuck Out » de David Weiss où JD Allen partage l’essentiel des soli avec le trompettiste, on croit voir renaître de leurs cendres,
les messagers du jazz dans la période Wayne Shorter. C’esy grisant et admirablement bien fait. On s’y croirait.
Alors, si vous passez à New-York, jetez un oeil sur la programmation. Il y a de fortes chances que vous ayez l’opportunité de découvrir ces musiciens
qui inlassablement perpétuent un certain geste du jazz. Avec un peu de chance JD Allen sera de la partie et vous donnera de quoi, définitivement tomber amoureux de cette musique si toutefois vous
ne l’étiez pas encore.
Grâce à l’INA, nous pouvons revoir des concerts historiques filmés par Jean Christophe Averty à Antibes, en juillet 1961.
1h 45 d’un grand show, démonstration particulièrement convaincante de ce que pouvait être « The very essence of a genius ». C’est le tournant de la carrière de Ray
Charles, ses premiers concerts en Europe avec ses très singulières Raelettes qui swinguent et twistent élégamment, et un formidable orchestre où excellent entre autres Hank Crawford, et David
« Fathead » Newman.
Le festival d’Antibes-Juan les Pins, créé en 1960 par Jacques Souplet de chez Barclays, à la mémoire de Sidney BECHET qui
venait de mourir, rencontra un grand succès dès sa première édition et allait influencer beaucoup d’autres festivals dont celui de Montreux, 7 ans plus tard. C’est Frank Ténot qui joua un rôle
déterminant auprès du public français pour faire connaître Ray Charles. Ses débuts triomphants, lors de cette tournée en Europe révélèrent la large palette de son talent, qui couvrait tous les
styles le jazz, le blues, la pop de Tin Pan Alley, les rythmes latins et bien sûr le R&B mâtiné de gospel ! Il vint à Antibes avec son orchestre de 8 musiciens (Philip Guilbeau et
John Hunt (tp), Hank Crawford (as), David “Fathead” Newman (fl& ts), Leroy Cooper (bs), Edgar Willis (b), Bruno Carr (dm)) et ses chanteuses qui allaient devenir très célèbres The Raelettes.
Ray Charles joua quatre soirs à Antibes, les 18, 19, 21 et 22 Juillet et chacun des concerts débute avec un ou deux instrumentaux comme « The Story » de James Moody,
« Doodlin » d’Horace Silver, ou une de ses compositions comme « Hornful Soul ». The Genius apparaît comme un formidable pianiste, dents blanches et lunettes noires, se
dandinant un rien comiquement sur son tabouret. Puis il chante jusqu’à la transe, de sa voix traînante et sensuelle, presque suave ce « With you on my mind » que répètent ses
choristes inlassablement. Cette langueur du sud n’éteint pas la formidable énergie toute électrique, et ce sens canaille du blues urbain. Jazz, blues et soul, il a un tel talent quand il croone
sur « Ruby » en geignant ou gémissement, et au piano transcende cette balade lente et désespérée. On est saisi par le miracle de cette voix qui arrive à transcender styles et
genres, comme dans le traditionnel « My Bonnie», purement et simplement métamorphosé. On ne peut passer sous silence l’interprétation de ce qui allait devenir son hymne personnel,
« Georgia on my mind » d’Hoagy Carmichael, accompagné à la flûte par David « Fathead Newman. Les deux concerts enregistrés les 18 et 22 juillet 1961 et les bonus présentant parfois les
mêmes titres « Let the good times roll », sans oublier « Georgia » dans une version plus gémissante et enjôleuse, « What I’d say », « Sticks and
bones », « I wonder».
Le producteur maître de cérémonie, André Francis devait avouer qu’un tiers environ du public connaissait les musiciens au
programme du festival, le reste, en vacances sur la Côte d’Azur venait se détendre un soir. Le public, assis sagement dans la pinède, attentif- on se croirait aux concerts de Leonard Bernstein-
s’électrise soudainement, comme possédé par ce « thrill » incroyable. Ces concerts agirent comme un détonateur et furent une révélation, le début d’une histoire d’amour avec la France
et Antibes. Ray Charles qui mourut en 2004, y revint quatorze fois jusqu’en 2001. C’est le début d’une reconnaissance internationale pour celui que Sinatra considérait comme
« le seul génie dans ce business ».
Le film tourné en 16 mm, a été restauré et sort en DVD pour la première fois, reconstituant ces différents concerts dans
l’ordre de leur interprétation. Avec plus de 20 heures filmées, des coupures, des notes manquant aux débuts et ou à la fin de certaines chansons, il a fallu tout un travail de montage avec des
extraits des concerts enregistrés à la radio, et des raccords d’images du public.
Ce Dvd nous permet de retrouver Ray Charles jeune, exubérant, irrésistible dans ses fantaisies vocales : une pointure
du chant afro américain, qui avait vraiment le blues dans la peau. S’il suit le même rituel chaque soir, son show impeccablement rôdé et professionnel a inspiré des générations d’artistes et de
chanteurs. Le chanteur noir le plus populaire sut exploiter les ressources de sa voix, tenir admirablement le tempo, en le ralentissant suffisamment pour garder son public (blanc ) en suspens. On
ne peut résister bien longtemps à cet enregistrement live, qui appartient à l’histoire du jazz. Merci l’INA !
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