Laborie jazz 2010
Laurent Robin : Batterie Vincent Laffont : Fender RhodesBenjamin Moussay : Orgue Hammond
Le moins que l'on pouvait attendre s'agissant de l'album d'un batteur... c'est qu'il groove. Et, effectivement cet album là groove sur un parti pris esthétique clairement assumé : celui d'une pop jazz très électrique dans le prolongement du meilleur de la néo pop anglaise (est-ce d’ailleurs totalement un hasard si l'album se conclut par un God Save the Queen pas si incongru que ça ?). Pour cette occasion Laurent Robin a choisi de s’associer à une formule de trio originale en réunissant uniquement deux claviers, l'un au fender et l'autre à l'orgue, chacun alternant respectivement le rôle de soliste et l'autre prenant la ligne de basse au gré des climats voulus plus ou moins électro, plus ou moins groovy. Du coup, Laurent Robin crée un « son » assez original et assez riche qu'il parvient avec un drive un peu tendu et sec à nervurer à souhait.Comme s’il compensait par son drive le moelleux des claviers électriques. Ça tourne alors en boucle sur une musique assez smoothie, parfois lunaire et parfois presque psychédélique dans un univers entre Bd et Lounge. Très bien conçue sur le plan de sa direction artistique elle s’appuie aussi sur un très gros travail de post prod qui rend le résultat plutôt convaincant. L'on ne peut manquer d'être séduit par le travail des deux claviers qui se complètent et s'entrelacent à merveille, tous deux magnifiques solistes au demeurant. Musique riche dans sa "mise en son" et en même temps une musique qui, ne rechignant pas sur des postulats de base assez « easy listening » se rend volontairement accessible, jeune et osons le mot, "populaire". Ce qui dans n’est pas ici un gros mot mais renvoie au groove, à la danse et même à l’envie de chanter. Quelques passages vocaux achèvent justement d'ancrer cette musique dans un autre parti pris, celui de la mélodie toujours présente en filigrane. Alternant les pièces courtes et les pièces plus longues, Laurent Robin recherche une esthétique originale. Dans certain cas, cet ancrage résolu lui donne un côté un peu froid, mais dans d'autres la magie de l'easy listening opère. Sans transcender pour autant. Mais pas sans charme non plus. Jean-Marc GELIN
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"Les vidéos qu'on aime".Un salut à Brassens
La Campagnie des Musiques à Ouïr
2 Cd Anticraft
Ils ne passeront malheureusement pas près de chez moi : un coup d’œil à la liste des concerts de la tournée de « La Campagnie des musiques à ouïr » le confirme. Je ne verrai pas de sitôt le spectacle musical très complet de cette bande de joyeux allumés du jazz et de bien d’autres musiques intitulé Un salut à Georges Brassens.
Pourtant, cela avait plutôt mal commencé : le premier titre du premier CD « Il suffit de passer le pont » m’avait plutôt décoiffée. Je les ai assez écorchées pour savoir quelles sont impossibles, les chansons de Brassens : déjà toutes ces paroles qu’il faut retenir, le rythme si particulier à prendre, l’escalade sur plusieurs octaves à réussir, sans oublier les harmonies délicates. Le Forestier, fils putatif, ne s’est jamais trompé d’ailleurs en les chantant le plus fidèlement possible, «à la Brassens».
Alors, on surmonte sa surprise quand, dans ce double album, deux (des principaux) chanteurs tout à fait complémentaires, c’est à dire opposés, relèvent le très sérieux défi de « reprendre » Brassens. Le projet demande une bonne dose d’inconscience tant l’ami George a imposé son style pour distiller ses couplets à rallonge, en s’accompagnant lui-même à la gratte, de son sourire timide, avec, dans l’ombre, le fidèle Joël Favreau à la seconde guitare, et Pierre Nicolas, contrebassiste et contrepoint indispensable.
Denis Charolles, l’un des fondateurs avec Christophe Monniot, de la (déjà ancienne) «Campagnie», est la cheville ouvrière de ce programme insensé : il nous fait redécouvrir avec une nostalgie attendrie, tout un pan de notre patrimoine musical, certains aspects de « la chanson francèèèèèèse » d’antan comme dans le délicieux« Presque oui » du couple improbable Jean Nohain et Mireille, ou d’autres versants plus graves avec les paroles musicalisées de Jean Richepin et de Paul Fort. Un grand moment encore, quand Denis Charolles arrange de façon sauvage et âpre « Gastibelza » d’aprèsVictor Hugo (« le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou »).
De toute façon, dès « la marche nuptiale », on s’était acclimaté, accroché par la rage d’un des chanteurs Loïc Lantoine qui crache les mots d’une voix rauque et râpeuse : il a une force poétique rare, proche d’un Minvieille, mais aussi d’un Arno ou d’un Tom Waits, dans la splendide « Supplique pour être enterré sur la plage de Sète » .
Eric Lanteine, le sudiste, a un ton passionné, la voix tendue, le timbre vibrant, tout en
restant plus respectueux des intonations d’origine comme dans « Les Passantes ».
Il y a aussi Joe Doherty, « l’étranger », le violoneux irlandais, touche « exotique » de pop mâtinée de folk, au bel accent sur « Saturn » (on songe aussi à John Greaves, qui a repris aussi cet émouvant poème).
Toutes ces correspondances n’ont rien d’étonnant au fond : ces musiciens sont de la même trempe, de la même famille.
Et puis, il y a les parties purement instrumentales qui sont un régal parce qu’elles complètent, enrichissent et soulignent la beauté mélodique des mélodies de Georges Brassens (l’introduction aux accents concertants, absolument magnifique des bancs devenus « pudiques », ou la fin époustouflante de « La religieuse ». Avec Charolles, véritable homme orchestre, ils sont six, poly-instrumentistes qui savent aussi donner de la voix à l’occasion: François Pierron (contrebasse) , Julien Eil (saxophone baryton-clarinette basse), Joseph Doherty ( saxophone alto-flûte-violon-guitare « irish spirit »-synthés-banjo), Patrice Fournier (accordéon), Alexandre Authelain( clarinette-sax ténor et soprano) : voilà une belle équipe décontractée, joueuse « La chasse aux paillons », une fanfare reggae sur « La Marine », anar et truculent sur « la guerre de 14-18 » .
Décidément, avec ces gaillards, on peut s’attendre à de drôles de variations : il faut oser, comme dans les arrangements gonflés du « percuteur » Charolles sur « Au bois de mon cœur », version étrangement décalée qu’il envoie lui-même, avec un accompagnement qui donne le frisson.
On aura compris que, dans le répertoire fourni de Brassens, la Compagnie a puisé des chansons à la mesure du talent des musiciens : sans trop insister sur l’ « amour vache », ils adoptent parfois un ton résolument potache, bon enfant, comme dans « Le temps ne fait rien à l’affaire » mais penchent très souvent vers une drôlerie déjantée et baroque que permet une instrumentation étoffée. Mais une gravité émue, une sourde mélancolie l’emportent sur des titres comme l’antépénultième« Vieux Léon » que tous reprennent parce que, là vraiment, Brassens est insurpassable. Il les faut tous… pour accompagner le cortège.
Vous l’aurez compris, si les « Etrangers familiers » passent près de chez vous, courrez les voir! Vous retrouverez « la magie du mot et du verbe » du libertaire auteur-compositeur dont la leçon a été comprise. Il peut reposer en paix. Salut l’artiste !
Sophie Chambon

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