Un critique disait l’autre jour que plus les musiciens de jazz prenaient de l’âge et plus leur jeu devenait dépouillé. Celui-là
ne l’avait certainement pas entendu.
A 83 ans Martial Solal, qui nous avait pourtant assuré qu’il ne donnerait plus de concert, se trouvait ce soir là
aux Arènes du Jazz avec une humeur des plus mutines, comme un affamé joyeux devant son clavier qu’il dévorait avec une appétence gourmande. Facétieux comme toujours, plus brillant que jamais
Martial Solal semblait particulièrement heureux sur cette scène, s’amusant avec le public, dédiant même avec un brin d’humour un Here’s that rainy Dayaux pauvres spectateurs sur qui s’abattait justement une pluie torrentielle.
Dans cette histoire du jazz qu’il visitait avec une vraie révérence à ses maîtres ( Tatum était là hier soir, tout comme Earl
Hines et Bud Powell qui fit un tour aussi - j’en suis sûr c’était eux qui étaient en coulisses), Martial Solal apportait la démonstration éclatante de la place qu’il occupe parmi eux. Un géant
parmi les géants.
Le public trempé jusqu’aux os, restait là et la pluie pouvait bien nous tomber dessus , elle était joyeuse cette pluie là et de
toutes façons nous ne la sentions même pas……
Pour l’ouverture de ce beau festival en plein cœur de l’Eté parisien les organisateurs avaient choisi une affiche plus
qu’alléchante avec cet all-star composé de John Abercrombie à la guitare, de Dave Liebman aux saxs soprano et ténor, Marc Copland au piano, Doug Weiss à la contrebasse et un Billy Hart étincelant
à la batterie.
Un disque (Contact One) sorti cet année chez Pirouet Record avait pourtant laissé certains auditeur un peu sur leur faim.
Il est vrai que la personnalité musicale de ces cinq est bien spur largement affirmée mais pas forcément dans les mêmes approches esthétiques et ce quand bien même ces musiciens ont bien sûr tous
eu l’occasion de jouer ensemble dans d’autres contextes.
Commençant ici leur tournée européenne de 15 jours en Europe ( il s’agissait de leur 2ème concert hier
soir), le quintet intriguait donc (sur le papier). Et pourtant c’est bien à partir de cette différence-là que les 5 hommes arrivaient à produire une musique d’une superbe sur des musiques
totalement envoûtantes. Un début de concert totalement zen s’il en est avec ce soleil déclinant sur le ciel rose de Paris. John Arbercrombie pouvait bien rendre un hommage à Miles et à Sony
Rollins, c’est plutôt à Wayne Shorter ou à Coltrane que l’on pensait. Le guitariste était d’ailleurs visiblement ravi de se retrouver là. Mais si dans l’ensemble le concert aurait pu rester dans
une sorte de torpeur estivale c’était sans compter sur l’incroyable force de Dave Liebmann avec qui il se passe toujours quelque chose de formidablement intense. Le batteur Billy Hart aux
anges lui aussi trouvait d’ailleurs avec le saxophoniste une superbe complicité. On pensaitpar exempleaux duos Coltrane/Jones tant cette association fonctionnait à merveille.
Au gré du concert, on a noté une superbe composition Lost Horizonou encore une très beau like it never wasde Drew Gress.
Une fort belle manière de poursuivre ici en plein cœur de Montmartre un beau moment de partage musical.
Martial Solal / François Jeanneau, deux musiciens qui
chacun à leur manière ont écrit l’histoire du jazz en France. Chacun sur une trajectoire différente, parfois complices depuis leurs premières rencontres au Club saint germain, parfois réunis au
gré de leurs formations respectives et parfois dans des univers totalement éloignés. Mais il y a entre eux une profonde affection. De celle qui se fonde sur la reconnaissance mutuelle que
partagent les grands musiciens. Lorsque nous avons pris l’initiative de les réunir pour un regard croisé sur le jazz, les deux hommes ne s’étaient pas vus depuis longtemps. Quand Martial Solal
est venu au devant de nous, sur le perron de sa maison, c’est avec une émotion évidente,certaine et bien réelle qu’ il a retrouvé François Jeanneau pour plonger avec lui dans quelques souvenirs
de ces pages merveilleuses qu’ils ont tous,les deux contribué à écrire avec toujours tant de passion.
DNJ : Avez vous le souvenir de la première fois que vous vous êtes rencontrés ?
Martial Solal : Ce doit être au Club Saint Germain, je suppose. À l’époque nous n’étions pas
nombreux et quand il y avait un nouveau musicien, un nouvel arrivant, cela se voyait tout de suite. Au piano par exemple, lorsque Arvanitas et plus tard Grailler sont arrivés, on les a très vite
entendus. À chaque fois l’arrivée d’un nouveau musicien était perçue comme l’arrivée d’un concurrent de plus. On se méfiait un peu.
François Jeanneau : Moi je jouais avec Georges Arvanitas. Mais on a joué aussi ensemble avec
Martial, Luigi Trussardi et Bernard Vittez. Avant que je sois engagé au Club Saint Germain, on venait faire le beuf avec Michel Babault, le batteur. Je me souviens qu’une fois on a joué avec toi
et que tu as demandé à Michel Babault « prends le tempo le plus vite que tu peux…. »
Martial Solal : Oui, on avait cette espèce de tradition de jouer, au moins une fois par soir,
un morceau au tempo le plus rapide possible. Là c’est tombé sur lui. C’était des tempi sur lesquels plus personne ne joue aujourd’hui. C’était très dur à jouer et je pense que c’etait une petite
vacherie que j’avais faite à Babault.
MS : on aimait tellement jouer à cette époque que les petits à côtés un peu désagréables, on
ne les voyait pas vraiment. Il y avait bien ces boeufs un peu obligatoires qui duraient deux heures et qui étaient souvent très mauvais. C’était un peu un pensum. Mais c’était surtout une période
où l’on apprenait, où l’on progressait par les conseils réciproques des uns et des autres, par l’écoute des musiciens qui venaient d’ailleurs.
FJ : c’était vraiment une période où l’on avait cette chance de pouvoir jouer tous les soirs.
Il n’y a pas de meilleure école pour apprendre
Laurent Epstein (p), Yoni Zelnik (cb), David Georgelet (dm), 2010
Toutes les chanteuses de la capitale, toutes
celles qui ont l’habitude de pratiquer les jam de « Autour de Minuit », toutes les ex du regretté Studio Des Ilettes connaissent bien
Laurent Epstein. Elles ont toutes eu l’occasion de savourer son immense talent d’accompagnateur, cette abnégation et cette façon discrète qu’à le pianiste de servir la musique
avec autant d’apparente simplicité que d’amour mutin de la musique. Et nous étions donc quelques uns à attendre avec impatience qu’il enregistre son premier disque et qu’il se lance enfin dans le
grand bain de l’édition phonographique. D’autant que ses fidèles complices, ses compagnons d’armes des premières heures sont rompus à l’exercice. Yoni Zelnik que
l’on ne présente plus est assurément l’un des contrebassistes les plus demandé de la scène parisienne et ne compte plus ses sessions en studio alors que le batteur David Georgelet a
fait le buzz cette année avec deux albums sous deux noms différents (Frix et Akala Wubé).
Seulement voilà, Laurent Epstein partage avec les grands musiciens cette élégante humilité qui l'a
toujours fait rechigner à s’exposer, à se mettre sur le devant des scènes. Pas une coquetterie de star, non plutôt la modestie des vrais gentlemen. Et c’est avec cette humilité qu’aujourd’hui
c’est tout juste s’il ne s’excuserait pas de venir nous présenter son nouveau-premier album. Et pour tous ceux qui le connaissent déjà, ce que nous découvrons ici ne fait que confirmer tout le
talent que nous lui connaissions déjà. Celui d’un pianiste aussi sensible que délicat dans sa façon de tourner autour des harmonies, de chalouper le swing (La Madrague),
de « bopper » gourmand (That’s all), d’aller dénicher les subtilités mélodiques (un Locomotivede Monk pas si atonal que ça), et de révéler tous les atours de thèmes faussement simples mais qui, sous ses doigts coulent toujours comme une belle évidence.
En toute simplicité. Il faut dire et répéter que Laurent Epstein est accompagnateur dans l’âme. Accompagnateur des autres, des chanteurs et des chanteuses, accompagnateur de la musique dont il ne
cherche qu’à mettre en évidence la beauté des lignes mélodiques (enfin un pianiste qui aime la mélodie !). Mais aussi accompagnateur de lui-même dans cette façon si
subtile et suprêmement élégante de servir la musique. En toute simplicité. Il y a chez lui cette façon de s’effacer devant la phrase musicale et de la
laisser vivre. Comme s’il voulait disparaître devant la musique, ne pas en imprimer sa propre marque, juste la jouer avec cette grâce et cette légèreté qui est comme un défi aux
lois de l’apesanteur. On ne peut s’empêcher de penser qu’il partage cette apparente modestie musicale avec un Alain Jean-Marie, lui aussi grand accompagnateur devant l’éternel.
Laurent Epstein choisi avec un goût exquis ses compositions, passe en revue quelques standards (mais pas
forcément les plus fréquents), joue quelques unes de ses propres compositions (au demeurant superbes) avec autant de détachement élégant que de gourmandise mutine, s’amuse même avec
une chanson comme La Madrague dont il met en exergue tous les trésors cachés. Sorte de petit clin d’œil pour dire que cela n’est jamais tout à fait sérieux. Jamais trop grave. C’est que, pour
Laurent Epstein , tout est matière à faire chanter le swing pour peu qu’il s’arrête un peu sur son cas.
Sa musique ne réinvente jamais le jazz. Pas de ça chez lui ! Phineas Newborn, Hampton Hawes, Hank Jones, Wynton Kelly et Bill Evans lui ont
forcément soufflé deux ou trois trucs de pianistes. Et d’eux Epstein a gardé cette façon de jouer, de swinguer, de balancer en toute simplicité. Aucune introspection sombre chez
ce pianiste-là. A la limite du modal. Il suffit d’entendre le Lullaby of leavesqu’il joue en solo pour entendre chez Epstein
l’anti-pianiste tourmenté et solitaire.
Ses camarades de jeu, indéfectibles amis lui offrent comme en cadeau un écrin affectueux dans lequel il s’en va
chercher ses pépites, celle qu’il offre avec l’œil attendri et amoureux de ceux pour qui l’amour est justement une offrande belle et joyeuse.
Et avec cette façon de donner vie et âme à son piano, on jurerait même que pour une fois, la vraie chanteuse, c’est lui.
Jean-Marc Gelin
Ps : pour les parisiens, n’hésitez pas à aller l’entendre au Sunside le 20 septembre
Le jeune trompettiste Ambrose Akinmusire, nouveau
petit génie de l'instrument et 1er prix Thélonious Monk 2007, vient de signer chez le prestigieux label Blue Note. Rappelons que le fameux label a compté dans ses rangs d'autres tromettistes
prestigieux comme Miles, Fats Navarro, Lee Morgan ou Freddie Hubbard et tant d'autres.
En ligne de mire un enregistrement avec ses camarades de jeu, dont notamment le saxophoniste Walter Smith III.
Pour ceux qui ne le conaissent pas encore, à découvrir d'urgence sur le dernier album de la contrebassiste Linda Oh